La belgha fassie et le cherbil fassi appartiennent à cette catégorie particulière d’objets que l’on porte sans toujours mesurer tout ce qu’ils transportent.
À première vue, ce sont des chaussures traditionnelles. À Fès, elles sont surtout le produit d’une chaîne artisanale ancienne, qui commence avec la peau et se termine entre les mains d’un maître artisan.
Belgha et cherbil, deux univers différents
La Chambre d’Artisanat de Fès-Meknès décrit la belgha comme l’un des produits emblématiques du travail du cuir qui a longtemps participé à la réputation économique de Fès. La version fassie se reconnaît notamment à son bout pointu. Historiquement unisexe, elle s’est déclinée dans des modèles masculins souvent sobres — notamment jaune, gris ou blanc — et dans des versions féminines plus variées.
Le cherbil appartient davantage à l’univers féminin de la parure.
Brodé de fils dorés, argentés ou de soie, il accompagne traditionnellement le caftan et les vêtements de cérémonie. Dans certaines traditions fassies liées au mariage, le cherbil occupait même une place particulière parmi les chaussures offertes à la future épouse. On pourrait presque résumer la différence ainsi : la belgha habille le pas ; le cherbil habille aussi le regard.
Une chaussure qui commence à la tannerie
Avant d’arriver dans une échoppe, belgha et cherbil passent par plusieurs métiers.
Le processus traditionnel commence avec les peaux, notamment de chèvre et de bovin, tannées puis teintées avant d’être confiées aux artisans. Le cuir est découpé suivant la forme et la pointure recherchées. Les différentes parties sont ensuite assemblées et cousues sur une semelle épaisse, avant que la chaussure soit placée sur un moule afin de lui donner sa forme définitive.
Dans son atelier de la médina de Fès, le maâlem Abderrahim Zerifi, artisan depuis près de quarante ans, expliquait en 2025 que la fabrication de la babouche ziwani fassie nécessitait 24 étapes, réalisées à la main. Le modèle utilise principalement de la peau de chèvre et conserve une grande partie de son dessin traditionnel.
Derrière l’expression souvent utilisée de « fait main » se cache donc une réalité beaucoup plus exigeante : découper, ajuster, coudre, lisser, former et recommencer jusqu’à obtenir deux pièces presque identiques.
Le cherbil peut demander plusieurs jours de travail
La différence se joue aussi dans le temps. La documentation de la Chambre d’Artisanat indique qu’une belgha traditionnelle peut demander une journée entière de travail, tandis que certains cherbils particulièrement élaborés peuvent nécessiter jusqu’à cinq jours, notamment en raison des broderies et des ornements.
Et cette décoration révèle une autre histoire, longtemps moins visible : celle des femmes. Une étude consacrée aux métiers traditionnels de la médina de Fès observe que des maîtres artisans confiaient traditionnellement la broderie des empeignes de cherbils à des femmes travaillant à domicile. Leur contribution restait ainsi moins visible que celle des artisans installés dans les ateliers et les souks.
Un cherbil peut donc être l’œuvre de plusieurs mains. C’est peut-être cela aussi, l’artisanat : un objet unique qui rassemble différents savoir-faire sans toujours laisser apparaître ceux qui les ont exécutés.
Une tradition qui accepte de changer
Le cherbil fassi n’est pourtant pas resté prisonnier d’un modèle ancien. Les artisans ont intégré au fil du temps le daim, le velours, la mlifa, différents tissus contemporains, des accessoires métalliques ou de petites talonnettes. Les couleurs et les broderies ont elles aussi évolué pour suivre le caftan moderne et les goûts de nouvelles générations.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles l’objet survit : il change suffisamment pour rester désirable, sans perdre complètement son identité.
La belgha connaît la même tension entre patrimoine et adaptation. Aujourd’hui encore, elle accompagne djellabas, gandouras et tenues de fête, mais certains créateurs la revisitent également pour une clientèle plus jeune ou internationale.
Le défi des maâlems : qui apprendra le geste demain ?
Cette continuité n’est pourtant pas garantie. Abderrahim Zerifi identifiait déjà plusieurs difficultés : raréfaction des artisans qualifiés, hausse du prix des matières premières et concurrence des chaussures industrielles et modernes.
Le paradoxe est frappant. Au moment où l’artisanat marocain gagne en visibilité internationale, la transmission de certains gestes devient plus fragile.
Les exportations nationales de produits artisanaux ont atteint un record de 1,232 milliard de dirhams en 2025, contre 792 millions en 2019. Les États-Unis représentaient 49 % de ces exportations et la France 10,5 %. Ces chiffres concernent l’ensemble de l’artisanat marocain, et non spécifiquement la belgha et le cherbil, mais ils montrent que le marché extérieur existe bel et bien.
Dans la région Fès-Meknès, les exportations artisanales avaient déjà atteint 143 millions de dirhams en 2024, tandis que plusieurs centaines de millions de dirhams d’investissements publics sont programmés pour moderniser et soutenir le secteur.
De Fès aux mariages de la diaspora
C’est ici que la belgha et le cherbil prennent une autre dimension. À Paris, Bruxelles, Amsterdam, Montréal ou ailleurs, ces chaussures réapparaissent lors d’un mariage, d’une fête de l’Aïd ou d’une soirée consacrée au caftan.
Pour les Marocains du monde, leur valeur ne tient pas seulement au cuir ou à la broderie. Porter une belgha avec une djellaba, ou choisir un cherbil assorti à un caftan, peut devenir une manière très concrète de maintenir un lien avec un héritage familial.
Un objet fabriqué dans une ruelle de Fès se retrouve ainsi, quelques semaines ou quelques mois plus tard, dans une salle de mariage à des milliers de kilomètres. Et c’est peut-être là que réside la véritable force de ces métiers.
La belgha et le cherbil ne survivent pas uniquement parce qu’ils appartiennent au passé. Ils survivent parce que des Marocains continuent de leur trouver une place dans leur présent.
À Fès, les artisans ne fabriquent donc pas seulement des chaussures. Ils fabriquent encore, paire après paire, un morceau transportable de mémoire marocaine.
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