Le titre du forum promettait de « transformer les priorités en actions ». Pour les Marocains du monde, l’épreuve commence précisément là.
Réunis samedi 17 octobre à l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé de Casablanca, plus de mille entrepreneurs, dirigeants et représentants institutionnels inscrits ont débattu d’investissement, de compétitivité, d’intelligence artificielle, de financement des TPME, d’exportation et de développement territorial. La Confédération générale des entreprises du Maroc avait également prévu, dans son espace consacré à l’ouverture de nouveaux marchés, une conversation intitulée « Diaspora : un pont vers le monde ».
Le choix des mots est juste. Un entrepreneur marocain installé à Paris, Bruxelles, Montréal, Londres, Dubaï ou New York vit entre plusieurs écosystèmes. Il connaît les attentes de clients étrangers, les standards des investisseurs, les technologies émergentes et les règles d’accès à des marchés que beaucoup de PME marocaines peinent encore à approcher. Il peut apporter du capital. Mais sa valeur économique ne s’arrête pas au chèque qu’il signe.
Toute la question est désormais de savoir si cette présence au forum annonce une politique structurée ou si la diaspora restera une invitée de marque à laquelle on accorde un panel avant de reprendre le programme ordinaire.
Le paradoxe des 122 milliards de dirhams
Les chiffres racontent une puissance financière et, simultanément, une occasion incomplètement saisie. Selon l’Office des changes, les transferts des MRE ont atteint 122,023 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 2,6 % sur un an. À fin août 2026, ils s’élevaient déjà à 89,215 milliards, soit 9 % de plus que sur la même période de 2025.
Ces flux soutiennent les ménages, la consommation, l’épargne nationale et les équilibres extérieurs. Ils jouent aussi un rôle d’amortisseur lorsque l’économie traverse une crise. Mais ils ne disent pas combien d’entreprises ont été créées par des MRE, combien d’emplois ces entreprises ont générés, quelle part de leur capital s’est dirigée vers l’industrie, l’intelligence artificielle, la transition énergétique ou les services exportables.
La dernière enquête nationale détaillée disponible, publiée par le Haut-Commissariat au Plan en 2022 à partir de données recueillies en 2018‑2019, estimait que 2,9 % seulement des MRE interrogés investissaient au Maroc. Cette donnée n’est pas une photographie de 2026 et ne doit pas être utilisée comme telle. Elle reste néanmoins un signal puissant : le pays mesure avec précision les fonds envoyés par sa diaspora, beaucoup moins bien la transformation de son capital financier, professionnel et relationnel en investissement productif.
Voilà le paradoxe. Le Maroc dispose d’une communauté mondiale de plus de six millions de personnes, mais continue trop souvent à compter ce qu’elle transfère plutôt qu’à organiser ce qu’elle peut construire.
Des trajectoires qui prouvent que le modèle existe déjà
Le parcours de Moulay Hafid Elalamy, invité principal du forum, est l’un des exemples historiques les plus connus. Diplômé de l’Université de Sherbrooke, il commence sa carrière au Québec, notamment auprès du ministère provincial des Finances et dans l’assurance, avant de revenir au Maroc en 1988. Il y fonde ensuite le groupe Saham, préside la CGEM puis dirige le ministère de l’Industrie. Son itinéraire illustre un mécanisme décisif : une compétence acquise à l’étranger, réinvestie dans la création d’un groupe marocain et dans la transformation de secteurs nationaux.
Youssef Chraïbi incarne une autre circulation. Après ses études à HEC Paris, il débute comme entrepreneur en France dans les technologies avant de créer Outsourcia en 2003. Le groupe s’est développé au Maroc et à l’international dans l’externalisation de services. En 2024, son fondateur indiquait employer près de 4 000 personnes, dont environ la moitié dans le Royaume. Ici, le lien diasporique ne se limite pas au retour d’un individu : il relie des clients étrangers, des emplois au Maroc et une activité exportatrice.
Asmaa Chakir Alaoui, cofondatrice de VelyVelo à Paris avec Jamil El Garti et Othman Razine, représente une génération plus récente. Leur entreprise développe des vélos électriques et des outils numériques destinés à la livraison professionnelle. Un partenariat annoncé avec ORA et Bringo vise à déployer une logistique urbaine plus propre au Maroc ; l’un des partenaires a publiquement évoqué la création de 35 emplois. L’intérêt de cette trajectoire réside moins dans le seul nombre de postes que dans le transfert d’un modèle testé sur un marché européen vers les besoins de la mobilité marocaine.
Karim Amor offre un quatrième cas de figure. Né en Europe, élevé en partie aux États-Unis et arrivé au Maroc à 27 ans, il a développé plusieurs entreprises avant de se tourner vers les technologies profondes et l’intelligence artificielle appliquée à la santé avec Epineon.ai. À la tête de MeM by CGEM, il a également participé à la création de MFounders, réseau d’investisseurs issus de la diaspora destiné à apporter du capital et du mentorat aux startups marocaines. Son apport ne tient donc pas uniquement à une entreprise : il organise un réseau capable d’en faire naître d’autres.
Enfin, le panel du 17 octobre réunissait aussi Karim Basrire, acteur de Maroc Entrepreneurs et de MeM by CGEM, et Saad Belda, fondateur aux Émirats arabes unis de l’agence STAGEXX. Ces profils rappellent que la diaspora économique ne vit plus exclusivement entre le Maroc et l’Europe. Elle peut connecter le Royaume au Golfe, à l’Amérique du Nord, à l’Afrique anglophone et aux chaînes de valeur mondiales.
Ces exemples ne constituent pas une statistique nationale. Ils démontrent cependant que le mécanisme recherché existe : compétences acquises ailleurs, réseaux internationaux, prise de risque entrepreneuriale et création de valeur au Maroc.
De premiers outils, mais encore une politique fragmentée
La CGEM n’est pas partie de zéro. MeM by CGEM, créée comme treizième région de l’organisation patronale, a pour mission de relier les entrepreneurs et hauts potentiels marocains du monde à l’économie nationale. Une plateforme de mentorat a été lancée avec la Fondation Konrad-Adenauer. Le 15 octobre, la CGEM et l’agence belge Enabel ont par ailleurs annoncé « Maghrib Belgium Mentoring » : 500 000 euros de financement belge pour accompagner 100 porteurs de projets et entrepreneurs dans l’Oriental grâce à des mentors marocains établis en Belgique. Le dispositif prévoit jusqu’à 40 % de femmes parmi les bénéficiaires et au moins 30 % parmi les mentors.
C’est concret. C’est aussi limité par son échelle : cent entrepreneurs, une région, un pays de diaspora et une enveloppe de 500 000 euros. Le défi consiste maintenant à transformer ce prototype en infrastructure nationale, sans diluer ce qui en fait l’intérêt — le suivi personnel, l’expertise sectorielle et l’obligation de résultat.
Le risque serait de multiplier forums, plateformes et programmes sans système commun. Un entrepreneur MRE n’a pas besoin d’un énième portail qui l’oriente vers un autre portail. Il lui faut un interlocuteur responsable, un délai de réponse opposable, une information réglementaire fiable, une solution de financement et l’accès à un réseau local capable d’exécuter.
Ce que le nouveau gouvernement et la CGEM peuvent décider
La diaspora devrait devenir un axe transversal de tout programme entrepreneurial financé ou soutenu par l’État, les régions, Tamwilcom, le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, les Centres régionaux d’investissement et la CGEM. Pas un dispositif séparé, réservé à l’été, mais une voie d’accès permanente.
Cela suppose d’abord une cartographie volontaire et sécurisée des compétences : secteurs, pays, expérience, volonté d’investir, d’exporter, de mentorer ou de rejoindre un conseil d’administration. Une base de données n’a de valeur que si elle débouche sur des missions et des projets précis.
Il faut ensuite un mécanisme de co-investissement. Pour chaque dirham engagé par un entrepreneur ou un réseau de la diaspora dans une entreprise innovante répondant à des critères transparents, un véhicule national ou régional pourrait apporter une garantie, une dette ou des fonds propres complémentaires. Le dispositif devrait privilégier les projets productifs, exportateurs, technologiques et créateurs d’emplois, sans enfermer les MRE dans l’immobilier.
Troisième levier : intégrer des entrepreneurs de la diaspora dans les jurys d’incubation, les conseils des pôles d’innovation, les programmes universitaires et les comités régionaux d’investissement. Les associer uniquement comme bénéficiaires reviendrait à perdre la moitié de leur valeur ; ils doivent aussi sélectionner, encadrer et ouvrir des marchés.
Quatrième décision : créer des corridors entrepreneuriaux par écosystème — Maroc–France pour les services et la deep tech, Maroc–Belgique pour l’agroalimentaire et l’économie circulaire, Maroc–Canada pour l’IA et les sciences de la vie, Maroc–Golfe pour le capital, la santé, la logistique et l’énergie. La géographie de la diaspora doit devenir une politique d’exportation.
Enfin, il faut mesurer. Combien d’entreprises créées ou cofondées par des MRE ? Combien ont survécu après trois ans ? Combien d’emplois, de brevets, de contrats d’exportation, de levées de fonds et de projets dans les régions ? Sans tableau de bord public, le mot « mobilisation » restera impossible à distinguer de la communication.
Ne plus inviter la diaspora : entreprendre avec elle
Le forum de la CGEM a eu le mérite de placer les Marocains du monde dans une conversation sur la compétitivité, l’innovation et les marchés internationaux — et non dans une séquence consacrée aux seuls transferts d’argent. C’est un changement de regard.
Il reste à changer la méthode.
Le Maroc n’a pas besoin de convaincre sa diaspora qu’elle appartient au pays. Il doit lui démontrer que son expérience sera entendue, que son capital sera protégé, que ses délais seront respectés et que ses compétences pourront peser sur les décisions.
Le prochain saut économique ne viendra pas uniquement du retour physique de milliers d’entrepreneurs. Il viendra de la capacité à faire travailler ensemble ceux qui sont au Maroc et ceux qui vivent ailleurs, projet par projet, région par région, marché par marché.
La diaspora n’est pas seulement un pont vers le monde. Elle est déjà une partie du monde économique marocain. Les programmes de développement du Royaume doivent désormais la traiter comme telle.
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