Le texte du 9 octobre 2026 contient les mots « Marocains », « jeunesse », « partenaires » et « migration ». Il ne contient pas les expressions « Marocains du monde », « Marocains résidant à l’étranger », « MRE » ou « diaspora ».
Cette précision est importante. Une lecture sérieuse ne doit pas fabriquer une adresse qui n’a pas été prononcée. Le discours s’adressait d’abord au nouveau Parlement et fixait le cadre général d’une législature appelée à devenir un « véritable tournant ». Il plaçait au centre l’équilibre entre croissance et justice sociale et spatiale, les souverainetés hydrique, énergétique et alimentaire, l’émergence industrielle, le numérique, l’intelligence artificielle, la jeunesse, le secteur privé, les régions et la redéfinition des partenariats extérieurs.
Pour MMNEWS, la bonne question n’est donc pas : « Où le Roi a-t-il parlé des MRE ? » Il ne les a pas nommés. La question utile est : « Où les Marocains du monde peuvent-ils agir dans le cap qui vient d’être fixé ? »
La réponse est presque partout.
Une absence explicite, mais pas un vide institutionnel
La place des MRE dans le développement national ne dépend pas d’une mention dans chaque discours. Elle est inscrite dans le droit fondamental du Royaume.
L’article 16 de la Constitution demande à l’État de maintenir leurs liens avec le Maroc, de préserver leur identité nationale et de renforcer leur contribution au développement de leur patrie. Il leur reconnaît aussi une fonction de rapprochement avec les gouvernements et les sociétés de leurs pays de résidence. Les articles 17 et 18 consacrent leur pleine citoyenneté et le principe de leur participation aux institutions consultatives et de gouvernance.
Le discours du 9 octobre doit donc être lu à la lumière de cette architecture constitutionnelle. Lorsque le Roi appelle le secteur privé à investir, exporter et créer des emplois, les entrepreneurs marocains du monde sont concernés. Lorsqu’il fixe comme priorités l’intelligence artificielle, l’industrie et la recherche, les ingénieurs, scientifiques et universitaires de la diaspora le sont également. Lorsqu’il demande que les régions disposent de capacités réelles de décision, il touche directement les MRE qui cherchent à investir dans leur territoire d’origine mais se heurtent encore à la fragmentation administrative.
La diaspora n’est pas un secteur particulier. Elle traverse les secteurs.
122 milliards de dirhams : un socle, pas une définition
La contribution la plus visible reste financière. Selon l’Office des Changes, les transferts effectués par les MRE ont atteint 122,023 milliards de dirhams en 2025, contre 118,979 milliards en 2024, soit une progression de 2,6 %. Depuis 2021, où ils s’élevaient à 95,480 milliards, leur niveau a augmenté de plus de 26 milliards de dirhams.
Ces flux soutiennent les ménages, la consommation, l’épargne et les équilibres extérieurs du Maroc. Ils constituent une source de stabilité d’une remarquable régularité, y compris pendant les crises.
Mais les présenter comme la totalité de l’apport MRE serait une erreur économique et politique. Un transfert destiné aux parents, au logement ou aux dépenses courantes n’est pas automatiquement un investissement productif. Il protège une famille et irrigue l’économie locale, mais ne crée pas nécessairement une entreprise, un brevet ou un emploi durable.
Le vrai changement de doctrine consisterait donc à ne plus seulement mesurer l’argent qui entre, mais la valeur qui se crée : entreprises lancées, emplois créés, recherches financées, technologies transférées, exportations facilitées et territoires dynamisés.
Le Forum national « Investissement et Marocains du monde », organisé à Tanger en mai 2026, reconnaissait précisément cet enjeu. Il a réuni près de 300 participants, dont plus de 150 investisseurs marocains établis à l’étranger, avec les douze Centres régionaux d’investissement. La présence de ces CRI avait une logique claire : faire passer l’engagement diasporique de l’intention nationale au projet territorial.
Plus de six millions de Marocains, mais surtout un capital de compétences
Les autorités marocaines estiment désormais la communauté à l’étranger à plus de six millions de personnes. Ce chiffre décrit une population ; il ne mesure pas encore son capital humain.
Le Département chargé des MRE indique que plus de 400 000 Marocains établis à l’étranger possèdent un diplôme de niveau Bac+5 ou supérieur. Ils travaillent notamment dans les technologies de l’information, la recherche, l’enseignement supérieur, l’industrie automobile, l’aéronautique, la santé, le droit et l’entrepreneuriat.
Ce réservoir de compétences correspond presque point par point aux priorités du discours royal. L’enjeu n’est pas de convaincre tous ces professionnels de rentrer définitivement. Le retour physique ne peut plus être l’unique modèle de mobilisation. Un chercheur à Montréal, une ingénieure à Munich, un médecin à Bruxelles ou un entrepreneur à Dubaï peuvent contribuer depuis leur pays de résidence par un laboratoire commun, un mentorat, un investissement, une mission d’expertise, une formation ou l’ouverture d’un marché.
Le développement contemporain fonctionne en réseaux. La politique MRE doit en tirer toutes les conséquences.
Recherche scientifique : la contribution commence à recevoir des moyens
Le lien entre le discours et les compétences scientifiques est particulièrement concret.
Le Programme national d’appui à la recherche, au développement et à l’innovation 2025-2028 dispose d’un financement annoncé d’un milliard de dirhams. Sur cette enveloppe, 200 millions de dirhams sont réservés à la mobilisation des compétences marocaines résidant à l’étranger dans le système national de recherche et d’innovation.
Cette décision marque une évolution importante. La diaspora scientifique n’est plus seulement invitée à intervenir dans des conférences ou à célébrer ses réussites. Une ligne de financement lui est consacrée dans un programme associant le ministère de l’Enseignement supérieur, la Fondation OCP, le CNRST et l’UM6P.
Le dispositif FINCOME complète cette architecture en permettant des séjours de trois à douze mois au profit d’universités, d’établissements de recherche ou d’acteurs socio-économiques marocains. Les thèmes du programme national — eau, santé, sécurité alimentaire, énergies renouvelables, phosphates, sciences humaines et transfert technologique — rejoignent directement les souverainetés stratégiques mises en avant le 9 octobre.
Le test sera désormais celui des résultats : nombre de chercheurs mobilisés, publications communes, brevets, prototypes, entreprises créées et innovations effectivement adoptées par l’économie marocaine.
Intelligence artificielle : ne pas attendre le retour des talents
En inscrivant l’économie numérique et l’intelligence artificielle parmi les grandes stratégies à lancer, le discours royal ouvre l’un des champs où l’apport des MRE peut être le plus rapide.
De nombreux Marocains travaillent dans les écosystèmes technologiques européens, nord-américains, asiatiques et du Golfe. Leur valeur ne réside pas seulement dans leurs connaissances techniques. Ils connaissent les normes, les marchés, les méthodes de financement, la protection de la propriété intellectuelle et les chaînes internationales d’innovation.
Le Maroc pourrait les mobiliser autour de missions très concrètes : chaires partagées entre universités, équipes de recherche mixtes, programmes de professeurs et d’ingénieurs visiteurs, fonds de capital-risque diasporiques, mentorat de start-up, accès à des infrastructures de calcul, projets de cybersécurité et transfert de technologies vers les PME.
L’objectif ne devrait pas être de dresser un annuaire supplémentaire de talents. Il faut construire un marché organisé de la compétence, où une administration, une université, une région ou une entreprise marocaine peut identifier rapidement l’expertise nécessaire, contractualiser une mission et en évaluer le résultat.
Investir dans les régions plutôt que seulement dans l’immobilier
L’appel royal à l’action territoriale concerne directement les Marocains du monde. Beaucoup conservent un lien familial, affectif ou patrimonial avec une province précise. Cette géographie de l’attachement peut devenir une géographie de l’investissement.
Agriculture intelligente, traitement de l’eau, santé numérique, tourisme durable, formation, logistique, énergies renouvelables, services aux entreprises : les possibilités ne se limitent ni à Casablanca ni aux grands projets nationaux.
Mais l’engagement des MRE ne peut pas compenser les faiblesses institutionnelles. Pour investir dans une région, il faut un interlocuteur identifiable, des délais prévisibles, des procédures réalisables à distance, une information foncière fiable et une exécution sécurisée des contrats. L’accélération de la déconcentration demandée dans le discours est donc une condition de l’investissement diasporique, et non un sujet administratif abstrait.
Les mécanismes existent déjà : la « 13e Région » de la CGEM, MDM Invest, MDM Tamwil, les CRI et plusieurs programmes d’accompagnement. Leur multiplication ne garantit cependant pas leur lisibilité. Le prochain progrès devrait être l’unification du parcours de l’investisseur MRE, avec un suivi numérique unique et des engagements de délai opposables.
Le codéveloppement : la diaspora comme infrastructure humaine
Le passage international du discours ne se limite pas à la migration. Le Roi annonce un document stratégique destiné à promouvoir le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale.
Les MRE peuvent constituer l’infrastructure humaine de cette nouvelle approche. Ils parlent les langues, connaissent les institutions et travaillent dans les économies avec lesquelles le Maroc négocie. Ils peuvent rapprocher des universités, des hôpitaux, des collectivités, des entreprises et des investisseurs.
Cette fonction correspond exactement à l’article 16 de la Constitution, qui associe leur contribution au développement du Maroc au resserrement des relations avec les sociétés des pays d’accueil.
Il faut toutefois éviter une confusion : les MRE ne sont pas des auxiliaires diplomatiques auxquels on demanderait de défendre automatiquement chaque décision publique. Leur force vient de leur double expérience, de leur crédibilité professionnelle et de leur capacité à créer de la confiance. Pour préserver cette valeur, le Royaume doit les considérer comme des partenaires et des citoyens, non comme de simples relais de communication.
Une jeunesse marocaine qui vit aussi hors des frontières
Le discours place la jeunesse au sommet des politiques publiques. Cette jeunesse comprend aussi les deuxième et troisième générations nées ou formées à l’étranger.
Certaines parlent couramment darija ou arabe ; d’autres entretiennent un lien plus distant avec la langue mais restent attachées au pays par la famille, la culture ou des projets professionnels. Elles ne peuvent être mobilisées par les seuls discours identitaires. Elles attendent des expériences : stages, volontariat, programmes scientifiques, incubateurs, échanges universitaires et projets concrets avec les régions marocaines.
La transmission du lien national se joue désormais autant dans un laboratoire, une start-up ou une mission associative que dans une activité culturelle. C’est en participant à la construction du Maroc que les jeunes MRE approfondiront durablement leur relation avec lui.
Ce que le prochain gouvernement doit faire
La contribution existe. Ce qui manque encore est une architecture publique à la hauteur de son potentiel.
| Axe du discours royal | Contribution possible des MRE | Engagement public nécessaire |
|---|---|---|
| Investissement et emploi | Capital, entreprises, accès aux marchés | Parcours unique, délais garantis, financement et sécurité juridique |
| Recherche et innovation | Chercheurs, laboratoires, brevets, expertise | Appels à projets réguliers et évaluation publique des résultats |
| Numérique et IA | Ingénieurs, start-up, capital-risque, normes | Réseau opérationnel de compétences et contrats de mission |
| Souverainetés stratégiques | Eau, énergie, santé, agro-industrie | Projets ciblés et partenariats universités-entreprises-régions |
| Développement territorial | Investissements liés aux régions d’origine | CRI renforcés, procédures à distance et portefeuilles régionaux fiables |
| Codéveloppement | Réseaux économiques, scientifiques et institutionnels | Association des compétences MRE aux partenariats internationaux |
| Jeunesse | Mentorat, stages, transmission et volontariat | Programmes accessibles aux deuxième et troisième générations |
Le prochain gouvernement pourrait traduire cette ambition en cinq décisions vérifiables : un registre volontaire et sécurisé des compétences ; un portail unique reliant les MRE aux besoins des régions et des institutions ; un tableau de bord annuel des projets et emplois créés ; un programme de missions scientifiques et technologiques courtes ; enfin, une présence réelle des Marocains du monde dans les instances où se décident l’investissement, la recherche et la gouvernance.
La lecture MMNEWS : passer de la reconnaissance à la coproduction
Le discours du 9 octobre n’a pas nommé les MRE. MMNEWS ne le dissimule pas. Mais il a décrit le Maroc auquel ils peuvent contribuer : une puissance économique émergente, plus souveraine dans ses ressources, plus innovante, plus équilibrée entre ses territoires et plus exigeante dans ses partenariats.
Les Marocains du monde ont déjà démontré leur fidélité par les transferts familiaux. Les chercheurs, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, artistes, enseignants et cadres internationaux démontrent chaque jour que leur apport ne se limite pas à l’argent.
La prochaine étape ne consiste plus à les féliciter pour leur attachement. Elle consiste à les associer à la production des politiques, des connaissances, des entreprises et des solutions.
Les MRE ne demandent pas seulement une place dans les discours. Ils ont besoin d’une place dans les mécanismes de décision et d’action. C’est à cette condition que leur engagement deviendra l’une des forces structurantes du « véritable tournant » annoncé devant le Parlement.
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