التقارير مميز

Des laboratoires de la diaspora aux ateliers du Royaume : ces MRE qui participent à l’émergence de la défense technologique marocaine

Derrière l’ambition marocaine de produire des drones, des systèmes autonomes et des solutions anti-drones apparaît une ressource stratégique encore insuffisamment mise en valeur : les ingénieurs et entrepreneurs marocains formés à l’étranger. De Mouad M’Ghari à Fahd Laamoumi, plusieurs trajectoires montrent comment la diaspora peut transmettre au Royaume des compétences, des réseaux et des technologies sensibles. Mais entre prototypes, annonces industrielles et capacités réellement opérationnelles, l’enquête impose aussi de distinguer les faits établis des promesses.

• • 9 دقيقة للقراءة • 👁 28 مشاهدة • 💬 0 تعليق
AR FR
Des laboratoires de la diaspora aux ateliers du Royaume : ces MRE qui participent à l’émergence de la défense technologique marocaine

Au Marrakech Airshow 2026, le Maroc n’a pas seulement exposé des aéronefs. Il a affiché une ambition : ne plus être uniquement acheteur d’équipements de défense, mais devenir progressivement concepteur, producteur et, à terme, exportateur.

Les drones autonomes, la lutte anti-drone, l’intelligence artificielle embarquée, l’optronique et la robotique terrestre occupent désormais une place centrale. Dans cette évolution encore récente, les Marocains résidant à l’étranger peuvent jouer un rôle comparable à celui qu’ils ont déjà tenu dans l’automobile, l’aéronautique, la recherche ou les technologies numériques.

L’enquête documentaire de MMNEWS fait apparaître deux figures majeures issues de la diaspora : Mouad M’Ghari, cofondateur d’Harmattan AI en France, et Fahd Laamoumi, ingénieur belgo-marocain ayant installé à Rabat la startup Ballistic Defense System. Autour d’eux se dessine un écosystème plus large, dans lequel circulent les compétences entre le Maroc, la France, la Belgique et les grands centres internationaux de recherche.

Un cadre juridique qui a ouvert la porte

Le tournant remonte à la loi marocaine n° 10-20, promulguée en 2020, puis à son décret d’application adopté en 2021. Ce dispositif réglemente la fabrication, la recherche associée, l’importation et l’exportation des matériels de défense et des technologies pouvant avoir un usage à la fois militaire et civil.

Toute fabrication doit être autorisée par l’Administration de la défense nationale, après avis d’une commission regroupant notamment les représentants des Forces armées royales, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de l’Industrie, des Finances, de la Gendarmerie royale et de la Sûreté nationale. Le décret prévoit également que les autorisations puissent couvrir les activités de recherche et développement associées à la fabrication. adala.justice.gov.ma

Cette architecture juridique a donné au Royaume la possibilité d’accueillir des industriels étrangers, mais également de faire émerger des entreprises marocaines. Elle arrive à un moment où l’aéronautique nationale compte environ 160 entreprises et 25 000 salariés. Ses exportations ont atteint près de trois milliards de dollars en 2025, selon les données rapportées par Reuters. www.reuters.com

La question n’est donc plus seulement de fabriquer des pièces. Elle consiste à maîtriser les logiciels, les capteurs, l’autonomie, l’intelligence artificielle et la propriété intellectuelle.

Mouad M’Ghari : un talent MRE revenu par la technologie

Le parcours de Mouad M’Ghari illustre avec force ce que la diaspora marocaine peut apporter au Royaume. Né à Rabat et ayant grandi en région parisienne, ce Franco-Marocain a été formé à l’École polytechnique, à l’École normale supérieure et au Massachusetts Institute of Technology.

En avril 2024, il cofonde à Paris Harmattan AI, spécialisée dans les systèmes autonomes de défense et l’intelligence artificielle embarquée. En moins de deux ans, l’entreprise atteint une valorisation annoncée de 1,4 milliard de dollars après une levée de fonds de 200 millions menée par Dassault Aviation. Elle devient ainsi la première licorne française de la « defense tech ». École polytechnique, école d'ingénieur

Le cas de Mouad M’Ghari est particulièrement significatif pour les MRE. Il ne s’agit pas d’un simple retour symbolique ni d’une opération de communication destinée à célébrer une réussite individuelle. Son entreprise a signé, le 17 juin 2026, un partenariat stratégique avec les Forces armées royales.

Selon le communiqué d’Harmattan AI, ce partenariat prévoit trois axes :

  • la création au Maroc de capacités de fabrication de systèmes autonomes de défense ;
  • l’établissement d’un centre de recherche et développement consacré à l’intelligence artificielle appliquée à la défense ;
  • la constitution de partenariats avec les universités et les établissements marocains de recherche. Harmattan AI

Lors du Marrakech Airshow 2026, cette coopération a été prolongée par un accord portant sur le développement et la production locale de drones autonomes. Les technologies essentielles devraient, selon les annonces, être développées et produites au Maroc. reuters.com

La contribution du MRE prend ici une dimension industrielle : expertise acquise dans les meilleures institutions internationales, accès aux investisseurs, capacité à travailler avec de grands groupes et réinvestissement de cette expérience dans la construction d’une base technologique au Maroc.

La prudence reste cependant indispensable. Harmattan AI demeure une entreprise française. La réussite du partenariat devra donc être mesurée à travers des critères précis : nombre d’ingénieurs marocains recrutés, propriété des brevets, part de la production réalisée au Royaume et autonomie réelle des équipes locales.

Fahd Laamoumi : ramener au Maroc la compétence acquise en Europe

L’autre trajectoire majeure est celle de Fahd Laamoumi, ingénieur belgo-marocain spécialisé dans l’aéronautique et les systèmes autonomes.

Contrairement à Harmattan AI, son entreprise Ballistic Defense System, ou BDS, a été implantée directement à Rabat. Fondée à la fin de 2023, elle développe avec une petite équipe d’ingénieurs marocains un drone autonome capable de poursuivre sa navigation en environnement dégradé, notamment lorsque les signaux satellitaires ne peuvent plus être utilisés normalement.

L’entreprise a financé le développement de son premier prototype sur ses fonds propres. BDS affirme avoir achevé un démonstrateur et mené plusieurs essais. Les performances définitives et la portée des futures versions restent cependant des objectifs industriels qui devront être validés dans un cadre officiel.

Le point le plus important est ailleurs : BDS reconnaît n’avoir encore signé aucun contrat. Son dirigeant a expliqué être en discussion avec l’armée marocaine afin d’accéder à des infrastructures d’essais et d’organiser des démonstrations susceptibles de préparer d’éventuelles acquisitions. breakingdefense.com

Fahd Laamoumi souligne également l’absence d’un dispositif suffisamment accessible permettant aux startups de tester leurs systèmes dans un espace aérien contrôlé et selon des procédures militaires formalisées. moroccoworldnews.com

Ce témoignage révèle l’une des limites du modèle marocain : attirer un ingénieur MRE ne suffit pas. Encore faut-il lui offrir un environnement dans lequel il peut tester, certifier, financer et industrialiser son invention sans devoir transférer son projet vers un autre pays.

Aerodrive : la circulation des entreprises dans l’autre sens

Tous les entrepreneurs du secteur ne sont pas des MRE revenus au Maroc. Le parcours de Soufiane Ammagui présente une dynamique inverse, tout aussi intéressante.

Originaire de la région de Chichaoua et diplômé de l’Université Mohammed VI Polytechnique, il fonde AERODRIVE Engineering Services au Maroc en 2017. Son entreprise développe des drones et des services destinés notamment à l’inspection industrielle, à la cartographie et à la surveillance.

En 2023, Aerodrive s’installe également sur le technopôle Pégase, en France, afin de développer ses activités commerciales et de recherche. L’agence d’attractivité du Vaucluse présente l’entreprise comme disposant de références auprès des Forces armées royales, d’OCP et de Managem. investinvaucluseprovence.com

Soufiane Ammagui n’était donc pas un MRE lors de la création de l’entreprise. Mais son expansion européenne montre comment une société née au Maroc peut à son tour créer une diaspora entrepreneuriale, utiliser des infrastructures étrangères et conserver une base technologique marocaine.

Cette circulation dans les deux sens est probablement plus importante que la notion classique de « retour définitif ». Dans les secteurs stratégiques, les compétences peuvent résider à Paris, Bruxelles ou Montréal tout en travaillant avec des ingénieurs et des laboratoires installés à Rabat, Casablanca ou Benguerir.

ATLAN Space : le dual, passerelle entre le civil et le stratégique

Fondée par les ingénieurs marocains Badr Idrissi et Younes Moumen, ATLAN Space développe des logiciels d’intelligence artificielle permettant à des drones d’effectuer des missions autonomes, notamment pour la surveillance maritime et la détection de la pêche illégale.

L’entreprise possède une présence à Paris et s’appuie sur un parcours international. Elle ne se présente toutefois pas comme un fabricant d’armement. Son activité relève principalement du domaine civil et environnemental. ATLAN Space

Son exemple reste pertinent parce que la défense technologique repose largement sur des compétences duales : vision artificielle, cartographie, fusion de données, navigation autonome, communications sécurisées et analyse d’images. Les ingénieurs qui développent ces solutions pour surveiller les océans peuvent contribuer, dans un cadre légal strict, à la protection des frontières ou des infrastructures critiques.

Des entreprises marocaines, mais des zones d’ombre persistantes

L’industrie ne repose pas exclusivement sur des entrepreneurs MRE. ABA Technology, groupe fondé au Maroc par Mohamed Benouda, a dévoilé en octobre 2026 une gamme comprenant un système anti-drone, un drone de reconnaissance, une caméra optronique, un robot terrestre et une plateforme de fusion de données.

Le système anti-drone Burj comprendrait un drone intercepteur conçu au Maroc. Mais aucune commande militaire ni validation indépendante de ses performances n’a été rendue publique à ce stade. www.siliconvalley.ma

De son côté, Moroccan Military Industry dispose d’installations à Midparc et prépare une usine de munitions à Sidi Yahya. Elle doit livrer à partir de mars 2027 des tourelles destinées aux véhicules blindés assemblés au Maroc et développe une variante anti-drone. La société affirme que 99 % de ses effectifs, ingénieurs compris, sont marocains. Reuters relève néanmoins des liens technologiques étroits avec le groupe israélien Elbit Systems. www.reuters.com

Ces exemples rappellent qu’une entreprise immatriculée au Maroc ou employant des ingénieurs marocains ne garantit pas automatiquement une souveraineté technologique complète. Il faut savoir qui détient le capital, les brevets, les logiciels critiques et la capacité de modifier ou de réparer les systèmes sans autorisation étrangère.

Les MRE, bien davantage qu’une réserve financière

Pendant des décennies, la contribution des MRE au développement national a principalement été mesurée à travers les transferts d’argent. La défense technologique révèle une autre forme de richesse : le capital scientifique, industriel et relationnel.

Les MRE peuvent apporter :

  • une expertise acquise dans des laboratoires et industries de haut niveau ;
  • la connaissance des standards internationaux de certification ;
  • des réseaux d’investisseurs et de fournisseurs ;
  • l’accès aux grands donneurs d’ordre ;
  • une culture industrielle fondée sur les essais, la documentation et la propriété intellectuelle ;
  • des passerelles avec les universités et centres de recherche étrangers.

Le défi consiste maintenant à transformer des parcours individuels en politique nationale durable.

Le Maroc gagnerait à créer un dispositif spécifiquement consacré aux compétences MRE des secteurs de la défense, de l’aéronautique, de la cybersécurité et de l’intelligence artificielle : guichet sécurisé, accompagnement réglementaire, programmes de recherche conjoints, financement des prototypes et accès contrôlé aux infrastructures d’essais.

De la vitrine à la souveraineté

Mouad M’Ghari et Fahd Laamoumi incarnent deux modèles complémentaires. Le premier construit une entreprise mondiale depuis la France avant d’établir une coopération industrielle avec son pays d’origine. Le second choisit d’implanter au Maroc une startup née de compétences acquises en Europe.

Leur présence ne permet pas encore d’affirmer que le Maroc maîtrise toute la chaîne des drones et des systèmes anti-drones. Elle démontre néanmoins que la diaspora marocaine peut intervenir au cœur des secteurs les plus complexes et les plus stratégiques.

La véritable réussite ne sera pas le nombre d’annonces faites dans les salons. Elle se mesurera au nombre de brevets détenus au Maroc, d’ingénieurs formés, de prototypes certifiés, de composants produits localement et d’entreprises capables de vivre au-delà d’une première commande publique.

Dans cette bataille, les MRE ne doivent plus être seulement sollicités comme investisseurs. Ils doivent être considérés comme des architectes possibles de la souveraineté technologique du Royaume.

هل أعجبك هذا المقال؟
حجم الخط 100%

↗ مقالات ذات صلة

من مختبرات الكفاءات المغربية بالخارج إلى المصانع الوطنية: كيف يساهم مغاربة العالم في بناء التكنولوجيا الدفاعية للمملكة؟
مميز التقارير

تكشف طموحات المغرب في مجال الطائرات المسيّرة والأنظمة الذاتية وتقنيات مكافحة المسيّرات عن ثروة استراتيجية لم تحظ بعد بما…

5 دقيقة للقراءة 💬 0

💬 التعليقات (0)

💬

لا توجد تعليقات. كن أول من يعلق!

✏️ اكتب تعليقك

لن يُنشر
0/1000