L’investiture constitue une autorisation de gouverner. Elle marque aussi le début d’une obligation de résultat. Le 22 octobre, la Chambre des représentants a approuvé le programme de Fatima Ezzahra El Mansouri par 204 voix contre 127, après sa présentation devant les deux Chambres le 19 octobre. Le gouvernement dispose ainsi de la confiance requise pour exercer ses prérogatives.
Politiquement, cette majorité donne à l’exécutif les moyens d’engager son action. Elle impose néanmoins une coordination soutenue : le soutien parlementaire devra se confirmer lors de l’examen des budgets, des réformes et des textes d’application.
La séquence a également montré que la cheffe du gouvernement entend occuper personnellement le terrain politique. Ses réponses au PJD, puis les annonces financières présentées par Fouzi Lekjaa, dessinent une répartition des rôles : à la première, l’affirmation d’une orientation ; au second, la démonstration de sa faisabilité.
La place des femmes comme ligne politique
L’échange autour de la femme comparée à un lustre éclairant le foyer dépasse la seule confrontation verbale. Il met en présence deux façons de représenter sa contribution à la société et, surtout, la liberté qui doit lui être reconnue pour la définir.
La formule renvoie à d’anciens propos d’Abdelilah Benkirane. Le contexte mérite d’être conservé : dans une clarification publiée en 2016 sur le site du PJD, il niait son opposition au travail des femmes et évoquait les études et l’activité professionnelle de ses filles. Il serait donc inexact de lui attribuer, sur cette seule base, une interdiction générale du travail féminin.
Cette précision n’épuise pas le débat. Une métaphore peut être présentée comme un hommage et produire néanmoins une représentation restrictive. L’image des femmes comme « lustres qui illuminent les maisons » devient politiquement contestable lorsqu’elle associe leur valeur à un espace prédéfini.
En répondant « Je ne suis pas un lustre », Fatima Ezzahra El Mansouri a défendu une autre conception : celle de femmes reconnues pour leurs compétences, leurs responsabilités et leur capacité à décider. Elle a également rappelé les contraintes économiques auxquelles sont confrontées de nombreuses travailleuses, notamment après un veuvage ou une séparation.
Cette position mérite d’être soutenue. Elle affirme que la participation des femmes à la vie publique relève de la citoyenneté et de la légitimité politique. Elle ne devrait pas dépendre d’une autorisation sociale supplémentaire.
Sa traduction gouvernementale devra toutefois être évaluée. L’accès à l’emploi, les responsabilités administratives, les conditions de travail, les services de garde et l’effectivité des droits permettront de mesurer la continuité entre le discours et l’action. La défense des femmes gagnera en force si elle devient un critère transversal des politiques publiques.
Le choix social et ses conditions de crédibilité
Le 23 octobre, Fouzi Lekjaa, ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique, a présenté les orientations du projet de loi de finances pour 2027. Cette étape budgétaire prolonge le programme gouvernemental, tout en ouvrant un examen distinct sur les moyens de son exécution.
Le relèvement annoncé de la pension minimale à 1 700 dirhams en 2027, dans une trajectoire visant 3 000 dirhams à la fin du mandat, et le passage envisagé des pensions de réversion des veuves de 50 % à 100 % constituent des engagements politiquement significatifs. Leur application devra tenir compte des régimes concernés et préserver les droits des autres ayants droit.
La protection des veuves répond à une difficulté structurelle : la disparition d’un revenu peut fragiliser durablement une famille, alors qu’une grande partie de ses dépenses demeure. Soutenir cette réforme revient à reconnaître un risque social concret.
Pour que cette orientation conserve sa crédibilité, le gouvernement devra préciser les conditions d’éligibilité, le calendrier et les procédures. Les familles doivent pouvoir distinguer l’objectif annoncé du droit effectivement ouvert.
La progression prévue du minimum de l’aide sociale directe de 500 à 600 dirhams, avant une montée vers 1 000 dirhams, la prise en charge de certaines factures d’électricité et les allègements fiscaux participent de la même stratégie : produire un effet perceptible sur le budget des ménages.
L’évaluation devra cependant porter sur le gain réel. Une réduction d’impôt n’équivaut pas à une augmentation du salaire de base. Une hausse d’allocation doit être appréciée au regard de l’évolution des dépenses. Le ciblage, la simplicité d’accès et la soutenabilité financière détermineront l’efficacité du dispositif.
Une opposition tenue de dépasser la revendication d’antériorité
Le PJD conserve toute sa légitimité pour contester les arbitrages gouvernementaux. Ses critiques publiques portent notamment sur le calendrier de réalisation de certains engagements et leur report à la fin du mandat.
Le débat sur la paternité des propositions doit néanmoins rester secondaire. Lorsqu’une mesure a déjà été défendue, son antériorité peut être documentée. Elle ne permet pas, à elle seule, de juger la qualité du projet actuel.
La responsabilité de l’opposition consiste à identifier les insuffisances, à proposer des corrections et à contrôler l’exécution. Celle du gouvernement consiste à répondre sur le fond, sans considérer toute objection comme une volonté d’entraver son action.
Une réforme utile peut résulter de contributions successives. Sa réussite appartient d’abord aux bénéficiaires, avant de devenir un argument dans les bilans partisans.
Le RNI face à la cohérence de son nouveau rôle
La position du RNI doit être décrite avec précision. Dans cette séquence, le parti a annoncé son refus d’accorder la confiance, en invoquant notamment un manque de clarté et de garanties d’exécution. Il ne convient donc pas de réduire sa position à une abstention ou de lui attribuer une attitude de dépit.
Son passage à l’opposition crée toutefois une exigence particulière. Défendre la continuité de certaines réformes tout en contestant le programme impose de préciser les divergences : portent-elles sur les objectifs, les moyens, les délais ou la méthode ?
La portée de cette opposition se mesurera aux amendements déposés et à la cohérence des votes. La même exigence vaut pour l’ensemble des formations : le changement de position institutionnelle ne devrait pas rendre illisibles leurs choix de politique publique.
Les MRE, un test de cohérence gouvernementale
Pour les Marocains du monde, l’enjeu central est celui de la précision des engagements.
Fatima Ezzahra El Mansouri a évoqué l’activation prochaine de la Fondation Mohammedia pour les Marocains résidant à l’étranger, leur participation au développement et l’amélioration des services. Il serait donc excessif d’affirmer leur absence totale des orientations gouvernementales.
La question demeure celle du passage à l’exécution. Quel calendrier ? Quels moyens ? Quelle articulation avec les administrations existantes ? Quels recours pour un citoyen dont la demande reste sans réponse ?
Les transferts des MRE ont atteint 89,215 milliards de dirhams à fin août 2026, en hausse de 9 % sur un an, selon l’Office des changes. Ces sommes soutiennent les familles et l’économie ; elles ne constituent pas une recette directement affectée au financement des annonces sociales.
La distinction économique renforce la question politique. Les MRE ne peuvent être appréhendés principalement à travers leur capacité à transférer des fonds ou à investir. Leur relation avec le Royaume comprend des droits, des attentes administratives, des besoins de protection et une aspiration à participer.
Une politique identifiable devrait notamment rendre mesurables les progrès dans la protection des biens, le traitement des réclamations, les services consulaires et l’accompagnement des projets. Elle devrait aussi permettre aux intéressés de contribuer à son évaluation.
Le gouvernement a affirmé une volonté d’élargir la protection sociale et de reconnaître pleinement la place des femmes. La cohérence de cette ambition se jugera également à sa capacité à intégrer les citoyens établis à l’étranger. Leur contribution est déjà visible dans les comptes du pays. Leur place doit l’être dans les résultats de l’action publique.
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