Le troisième temps de la campagne
Depuis son ouverture le 10 septembre, la campagne a connu trois moments. Le premier fut celui des lancements : couleurs, slogans, programmes et démonstrations d’organisation. Le deuxième, analysé par MMNEWS le 19 septembre, a placé la conquête du pouvoir au premier plan : le PAM a assumé son ambition de conduire le prochain gouvernement, le PPS a tracé ses lignes rouges et les partis ont commencé à parler des alliances d’après-scrutin.
À moins de quarante-huit heures du vote, le troisième temps est plus brutal. Les propositions sont connues ; les états-majors doivent désormais mobiliser. Or la défiance ne se mesure pas au nombre de chaises occupées dans un meeting.
Les chiffres officiels donnent la profondeur du problème. Le scrutin oppose 28 formations — en comptant l’alliance constituée pour ces élections — et deux listes indépendantes, pour 395 sièges. Les 1 850 listes totalisent 7 288 candidatures. Mais seulement 15,8 millions de personnes sont inscrites, et les 18-24 ans ne représentent que 4 % du corps électoral, contre plus de 29 % pour les 60 ans et plus. Cette sous-représentation de la jeunesse ne dit pas à elle seule l’abstention à venir ; elle révèle toutefois un déficit d’entrée dans le jeu politique avant même l’ouverture des urnes.
Le RNI ferme la boucle du bilan
À Tétouan, dimanche soir, le RNI a réuni selon les organisateurs et les comptes rendus de presse plus de 13 000 personnes pour son dernier grand rassemblement. Aziz Akhannouch y a défendu les réformes sociales du gouvernement sortant : aides directes, couverture médicale, hausse des salaires et investissements dans l’éducation et la santé. Pour 2026-2031, il a remis en avant un salaire minimum porté à 5 000 dirhams dans le cadre du dialogue social, un mécanisme public d’encouragement à l’épargne et la création annoncée d’un million d’emplois supplémentaires.
La stratégie est claire : présenter la continuité comme une garantie d’exécution et renvoyer les concurrents au registre des promesses. C’est cohérent pour un parti sortant, mais l’argument comporte son revers. Celui qui revendique le bilan doit aussi répondre de ce qui reste inachevé : coût de la vie, qualité des services publics, accès des jeunes à l’emploi et fractures territoriales. Dans cette campagne, le RNI ne demande donc pas seulement un second mandat ; il demande que les électeurs jugent les réformes engagées plus importantes que leurs frustrations persistantes.
Le PAM veut transformer la rupture en contrat
Le PAM a utilisé le dernier week-end pour renforcer son identité propre, malgré cinq années passées dans la majorité. À Benguerir, Fatima Ezzahra El Mansouri a défendu une hausse du minimum de l’aide sociale directe de 500 à 1 000 dirhams, une pension minimale de 3 000 dirhams et des prêts sans intérêts destinés à accompagner 80 000 jeunes. À Nador et Driouch, Fouzi Lekjaa a présenté le programme comme un « contrat » permettant aux citoyens d’évaluer les responsables à l’horizon 2031, avec un accent sur l’eau, les routes, l’entrepreneuriat et l’effectivité de l’amazighité.
Cette offensive donne au PAM une tonalité plus sociale et managériale. Elle expose également sa principale contradiction : comment incarner l’alternative lorsque l’on a participé au gouvernement que l’on souhaite dépasser ? Le parti répond par l’idée d’un changement conduit de l’intérieur. Les urnes diront si cette distinction est lisible au-delà de ses militants.
L’Istiqlal joue la profondeur territoriale
L’Istiqlal clôt la campagne moins par un coup spectaculaire que par une démonstration de maillage. À Larache, Nizar Baraka a articulé souveraineté économique, pouvoir d’achat et lutte contre les conflits d’intérêts. À Marrakech, la mobilisation syndicale de l’UGTM a rejoint la campagne du parti. À Laâyoune, Moulay Hamdi Ould Errachid a travaillé les équilibres locaux tout en distinguant, dans son discours, solidarité tribale et mandat institutionnel.
La formation de la balance tente ainsi de reproduire la mécanique de 2021 : conserver ses bastions, sélectionner des candidatures adaptées à chaque territoire et progresser dans les villes. Cette méthode peut sembler moins spectaculaire que les grands meetings nationaux ; elle est souvent plus décisive dans un scrutin de circonscriptions où l’implantation, les réseaux et la réputation du candidat pèsent lourd.
Les oppositions cherchent le vote utile de la colère
Du côté de l’opposition, les messages se resserrent. À Meknès, Driss Lachgar a demandé que les promesses électorales soient rapidement soumises au Parlement. Le PPS de Nabil Benabdallah défend le vote sanction et attaque les conflits d’intérêts. Le Mouvement populaire de Mohamed Ouzzine insiste sur les territoires marginalisés et la jeunesse sans emploi ni formation.
Le PJD, lui, poursuit une campagne à double registre : critique sociale et gouvernementale, mais aussi mobilisation identitaire. À Agadir, Abdelilah Benkirane a replacé la religion, l’intégrité et le souvenir de la gestion du PJD au centre de son appel. Cette stratégie peut remobiliser un noyau électoral démoralisé depuis 2021. Elle risque aussi de réduire le débat économique si la controverse identitaire prend le dessus sur la précision des solutions.
L’opposition partage ainsi un objectif — transformer le mécontentement en bulletin — sans présenter une voie gouvernementale commune. Sanctionner la majorité ne dit pas encore quelle coalition pourra lui succéder.
Le vrai Maroc électoral est local
La campagne nationale donne l’impression d’un affrontement entre marques politiques. Sur le terrain, elle reste une addition de batailles locales. À Ifrane dominent l’eau, l’endettement agricole et l’avenir de la montagne ; à Berkane, l’emploi, l’agriculture et le tourisme ; à Chichaoua, la rivalité RNI-PAM. Dans plusieurs circonscriptions, les réseaux communaux ou la capacité à mobiliser un douar peuvent compter autant que le programme national.
Ce constat n’invalide pas les programmes ; il rappelle que leur crédibilité dépendra des personnes chargées de les porter. Avec 227 parlementaires sortants de nouveau candidats, le renouvellement annoncé doit être mesuré, et non simplement proclamé.
Intégrité : la dernière bataille se jouera aussi sur les preuves
À mesure que le vote approche, l’intégrité du processus devient aussi importante que le contenu de la campagne. Des observateurs nationaux et internationaux se déploient, dont une mission de la Ligue arabe. Le ministère de l’Intérieur a rappelé que les représentants des candidats peuvent suivre le vote et le dépouillement, faire inscrire leurs observations et recevoir des copies signées des procès-verbaux ayant la même valeur probante que les originaux.
Dans le même temps, la HACA a sanctionné une émission de Chada FM pour des propos incompatibles avec la neutralité électorale. Ce rappel n’est pas accessoire. Une campagne numérisée amplifie plus vite les extraits tronqués, les accusations non établies et les séquences émotionnelles. MMNEWS continuera donc à distinguer une déclaration partisane, un fait documenté et une décision institutionnelle.
Pour les MRE, une campagne qui parle encore sans les faire voter directement
Les partis ont beaucoup parlé des compétences, de l’investissement et du lien culturel avec les Marocains du monde. Certains ont défendu des sièges ou des circonscriptions spécifiques, d’autres le vote consulaire ou électronique. Mais à la veille du scrutin, le mécanisme effectivement disponible reste l’E-Procuration : le MRE inscrit mandate en ligne un électeur qui vote au Maroc en son nom.
Cette avancée simplifie la démarche ; elle ne crée ni vote direct depuis le pays de résidence, ni représentation parlementaire propre. Aucun engagement nouveau et juridiquement opérationnel n’est apparu depuis notre point du 19 septembre pour modifier les notes MRE de MMNEWS. Après le scrutin, il faudra comparer les programmes aux accords de coalition, puis aux projets de loi.
Le verdict MMNEWS
Cette campagne s’achève avec davantage de propositions que de certitudes. Le RNI a la cohérence du bilan mais porte aussi son passif. Le PAM a imposé une ambition et un récit social, sans effacer totalement sa coresponsabilité gouvernementale. L’Istiqlal dispose d’une profondeur territoriale qui peut créer la surprise. Les oppositions ont identifié les colères, mais doivent encore prouver qu’elles peuvent les convertir en majorité cohérente.
Le 23 septembre ne départagera donc pas seulement des programmes. Il mesurera la capacité des partis à ramener dans le jeu politique une société qui doute de leur efficacité. Pour les électeurs du Maroc, le bulletin dira un choix. Pour des millions de Marocains établis à l’étranger, il rappellera une anomalie : être sollicités comme investisseurs, ambassadeurs et compétences, tout en restant éloignés de la représentation directe. La campagne finit mardi à minuit. Le véritable audit commence mercredi.
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