Il est à peine minuit, jeudi 10 septembre, lorsque des militants du PJD occupent déjà les rues de Skhirat-Témara. Quelques heures plus tard, Casablanca devient le théâtre d’un face-à-face à distance entre le PAM et le RNI. À Larache, l’Istiqlal transforme l’enracinement local de Nizar Baraka en image nationale. À Marrakech, l’USFP remplit une salle et donne à sa campagne le ton du vote sanction. La campagne législative a quitté les documents PDF : elle est désormais affaire de foules, de symboles, de formules et de séquences filmées.
Le pays entre dans une compétition courte et dense. Du 10 au 22 septembre, 27 partis tentent de convaincre plus de 15,8 millions d’électeurs et de conquérir les 395 sièges de la Chambre des représentants. Le ministère de l’Intérieur a recensé 7 288 candidatures dans les circonscriptions locales et régionales. Le scrutin aura lieu le 23 septembre. Derrière ces chiffres, une question commande déjà toutes les autres : cette campagne parviendra-t-elle à rapprocher la politique de citoyens qui entendent beaucoup de promesses, mais demandent surtout des preuves, des délais et des responsabilités clairement identifiées ?
Pour les Marocains établis à l’étranger, cette interrogation prend une dimension supplémentaire. De Bruxelles à Montréal, de Paris à Dubaï, ils suivent une élection qui engage la politique économique, les services publics, l’investissement, la transmission culturelle et leur rapport administratif au Maroc. Pourtant, les premiers grands meetings donnent rarement à voir cette citoyenneté à distance. Les MRE figurent dans plusieurs programmes ; ils apparaissent beaucoup moins dans la dramaturgie de la campagne.
Le RNI choisit la continuité — et doit répondre du bilan
Le RNI avance avec un récit sans détour : poursuivre les réformes engagées et obtenir un nouveau mandat. Son président, Mohamed Chouki, présente le programme « Dignité et opportunités pour tous » autour de trois engagements : protection du pouvoir d’achat, amélioration des services publics et inclusion économique. Le parti revendique l’État social, les infrastructures et les chantiers du gouvernement conduit par Aziz Akhannouch, tout en reconnaissant l’existence de lacunes à corriger.
Cette cohérence constitue sa force et son risque. Le RNI ne peut mener une campagne de découverte : il est jugé sur cinq années d’exercice du pouvoir. La présence de Chouki comme visage du futur et d’Akhannouch comme défenseur du quinquennat crée une répartition utile des rôles, mais n’efface pas la chaîne de responsabilité. Chaque promesse nouvelle sera confrontée à une question simple : pourquoi n’a-t-elle pas déjà été mise en œuvre, ou quelle expérience du mandat sortant permet désormais de la rendre crédible ?
Le PAM promet le changement depuis l’intérieur du pouvoir
Le PAM a choisi la puissance visuelle et la densité des annonces. Son rassemblement de Marrakech, donné pour 4 000 participants par les organisateurs, a réuni ses principales figures autour d’un programme annoncé à 350 milliards de dirhams sur cinq ans, structuré en cinq pactes et vingt engagements. Emploi, fiscalité, retraites, santé et éducation composent une offre offensive.
Son paradoxe est le plus visible de ce début de campagne. Le parti défend le travail de ses ministres, mais critique le cap de la majorité à laquelle il appartient encore. Ce positionnement peut lui permettre de revendiquer l’expérience sans porter seul l’usure. Il oblige cependant ses dirigeants à expliquer les arbitrages qu’ils ont soutenus, ceux qu’ils ont contestés et les décisions qu’ils souhaitent réellement renverser. La promesse de rupture n’a de valeur que si la ligne de rupture est précisément tracée.
L’Istiqlal mise sur les racines et la souveraineté
Nizar Baraka a ouvert sa campagne dans la province de Larache, sur une terre familiale transformée en symbole d’appartenance. Le film électoral du parti met en avant la famille, le pouvoir d’achat, l’école, la santé, la lutte contre la corruption et les rentes. À Ksar El Kébir, le secrétaire général a développé un registre plus opérationnel : eau, sécurité alimentaire, circuits de distribution, urgences médicales et critères des aides sociales.
Cette grammaire peut parler aux MRE, dont le lien au pays passe souvent par la famille, le territoire d’origine et le désir de contribuer. Encore faut-il transformer cette proximité affective en droits et en services. L’Istiqlal a annoncé une « Charte des Marocains du monde » ; la campagne devra maintenant en exposer les mécanismes : participation politique, investissement, administration, retour et transmission aux nouvelles générations. Sans calendrier ni responsabilité d’exécution, une charte reste un horizon, pas encore un contrat.
À gauche et au PJD, le procès du quinquennat
L’USFP a lancé depuis Marrakech une campagne fondée sur la mobilisation militante et la sanction du gouvernement. À Tanger, Driss Lachgar a présenté vingt engagements autour de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de la justice territoriale et de la modernisation administrative. Le parti cherche à réunir colère sociale et stature gouvernementale. Il devra toutefois démontrer la faisabilité de son programme et attribuer rigoureusement ses déclarations diplomatiques les plus sensibles.
Le PJD poursuit un autre objectif : prouver qu’il est redevenu une force nationale après son effondrement électoral de 2021. Abdelilah Benkirane occupe la scène et attaque directement la majorité. Mais la proposition la plus intéressante n’est pas une formule de meeting. Le « Pacte de l’élu » engage les candidats du parti sur l’assiduité, la déclaration de patrimoine, le contact avec les citoyens et la présentation d’un bilan annuel. Ce dispositif pourra être évalué : qui publiera les rapports, selon quel format et avec quelles sanctions en cas de manquement ?
Le PPS possède, lui, l’un des documents les plus détaillés de la campagne : 197 pages et 220 engagements, avec des priorités portant sur l’hôpital public, l’emploi, les retraites, le logement, la moralisation de la vie publique et la participation effective des Marocains du monde. Nabil Benabdallah simplifie logiquement ce corpus dans ses interventions de terrain. Le danger serait que cette simplification fasse disparaître précisément ce qui distingue le programme, notamment ses propositions destinées aux MRE.
Le Mouvement populaire complète ce front critique avec son « contrat haraki », présenté comme un ensemble resserré de mesures évaluables, et un discours sur le renouvellement des femmes, des jeunes et des compétences. Mais sa campagne est perturbée par le boycott annoncé par une organisation professionnelle des médias après des propos qu’elle attribue à Mohamed Ouzzine. Ce différend doit être traité avec équité : position de l’organisation, réponse du parti et conséquences sur l’accès du public à une information pluraliste. Un conflit médiatique ne doit ni être étouffé ni devenir un verdict sans instruction contradictoire.
Des meetings à TikTok, la bataille du récit
La télévision, les entretiens de la MAP et les grands rassemblements ne sont plus les seuls lieux de la campagne. Les partis découpent leurs discours en séquences courtes, verticales, immédiatement partageables. Cette accélération favorise la phrase qui frappe et la confrontation personnelle. Elle laisse moins de place au coût d’une mesure, à sa base juridique ou à son calendrier.
La HACA rappelle que le pluralisme audiovisuel doit respecter l’équité, l’impartialité et la représentation de différentes catégories, parmi lesquelles les femmes, les jeunes et les Marocains du monde. Le cadre de 2026 intègre aussi la désinformation électorale et les contenus pouvant être produits ou manipulés par intelligence artificielle. La question n’est donc plus seulement de savoir qui parle le plus, mais qui peut être entendu, dans quelles conditions et avec quelles garanties.
MMNEWS suivra les engagements, pas les applaudissements
Cette campagne ne sera pas couverte comme une succession de salles pleines. MMNEWS vérifiera ce qui est nouveau, ce qui était déjà promis, ce qui dépend réellement du prochain gouvernement et ce qui relève d’une autre institution. Les chiffres seront confrontés aux moyens annoncés. Les attaques appelleront une réponse. Les vidéos seront replacées dans leur contexte.
Pour chaque formation, notre suivi examinera aussi neuf dimensions concernant les Marocains du monde : vote, représentation parlementaire, services consulaires et administratifs, investissement, épargne et transferts, protection sociale et retraites, retour, transmission culturelle et mobilisation des compétences. Une note MRE ne changera que lorsqu’un engagement officiel, attribuable et vérifiable deviendra plus précis.
Le véritable enjeu des neuf jours de campagne qui restent n’est pas de savoir quel parti produira la séquence la plus virale. Il est de déterminer lequel acceptera de transformer son récit en contrat public — y compris avec ces Marocains qui vivent loin du territoire, mais jamais loin des conséquences de ses choix. La campagne vient de commencer. Le temps des preuves, lui, est déjà compté.
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