Avant que la musique ne s’élève, il y a la parole.
Une parole longue, patiemment composée, portée par une langue marocaine riche de métaphores, de proverbes, d’images religieuses et de tournures populaires. Puis viennent le oud, le violon, le rebab et les percussions. La voix du chanteur s’installe, le chœur lui répond et la qasida déroule son récit.
Le Malhoun commence ainsi : par un texte que la musique ne recouvre jamais. Elle le révèle.
Dans la mémoire culturelle marocaine, cet art occupe une place singulière. Il appartient au peuple sans être simple. Il s’exprime en arabe dialectal tout en mobilisant une architecture poétique savante. Il s’est développé parmi les artisans et les habitants des médinas, mais a aussi été cultivé par des lettrés, des mystiques et des personnages proches des cercles du pouvoir.
Le Malhoun est une littérature destinée à être entendue.
De Tafilalet aux grandes cités marocaines
Le dossier présenté par le Maroc à l’UNESCO situe l’un des foyers historiques du Malhoun dans la région de Tafilalet, au Sud-Est du Royaume. Il s’y serait d’abord développé notamment dans les zaouïas, avant de gagner progressivement les grands centres urbains. Dans les médinas, il trouva un espace de transmission privilégié au sein des corporations d’artisans.
Les chercheurs ne fixent pas tous sa naissance à la même date. Certaines études font remonter la tradition littéraire chantée qui prendra le nom de Malhoun au début du XVe siècle. D’autres soulignent l’existence de formes poétiques dialectales plus anciennes, auxquelles le genre serait apparenté.
Cette prudence historique est nécessaire. Le Malhoun n’est pas né en un jour ni de la plume d’un seul auteur. Il s’est constitué progressivement, par circulation des poèmes, apprentissage oral et adaptation des formes anciennes à la langue et à la sensibilité marocaines.
Depuis Tafilalet, il a voyagé vers Marrakech, Meknès, Fès, Salé, Rabat, Azemmour et d’autres villes. Chacune lui a transmis une couleur, une école d’interprétation et une manière particulière d’articuler le texte et la musique.
Meknès est devenue l’un de ses grands foyers. Salé a nourri ses poètes, ses chercheurs et ses associations. Fès lui a offert ses traditions savantes. Marrakech l’a accueilli dans son univers d’artisans et de confréries. Azemmour continue de le célébrer à travers le festival Malhounyat.
Le Malhoun est ainsi profondément marocain parce qu’il est pluriel.
Une poésie écrite dans la langue vécue
Le terme « Malhoun » a donné lieu à plusieurs interprétations. Il a parfois été rapproché de lahn, la mélodie. D’autres spécialistes le rattachent à une langue qui s’éloigne des règles grammaticales de l’arabe classique.
Dans la pratique, l’essentiel est ailleurs : le Malhoun a donné une dignité littéraire à la langue parlée des Marocains.
Ses poètes ont transformé la darija en une langue capable d’exprimer les constructions les plus élaborées. Leur vocabulaire emprunte à l’arabe classique, au parler quotidien, à la religion, aux métiers, à la nature et à l’histoire locale.
Cette poésie n’est pas improvisée au hasard. La qasida est composée selon des règles métriques et musicales. Elle s’organise en parties chantées par le soliste, auxquelles répond généralement un refrain — la harba — repris par le groupe. La progression musicale laisse le temps au texte de déployer ses images et au public d’en saisir les sens successifs.
Le Malhoun suppose ainsi plusieurs détenteurs de savoir : le poète qui compose, le mémorisateur ou transmetteur, le chanteur qui donne vie au texte et les instrumentistes qui en construisent l’espace sonore.
Le grand livre de la société marocaine
Réduire le Malhoun au chant religieux serait une erreur. Le sacré y tient une place majeure, mais il partage le répertoire avec l’amour, la nature, la beauté, la fête, la gastronomie, les voyages imaginaires, les événements politiques et les questions sociales.
L’UNESCO le décrit comme une poésie capable d’embrasser tous les domaines de la vie. Ses textes ont conservé la mémoire des préoccupations sociales, tout en transmettant des messages moraux et éducatifs.
Les qasidas peuvent célébrer Dieu et le Prophète, raconter le tourment d’un amant, magnifier une ville, décrire un jardin ou les plaisirs d’un repas. Certaines abordent des événements collectifs ; d’autres prennent la forme d’un dialogue, d’une énigme ou d’une satire.
Le Malhoun sait aussi être théâtral. Le genre du Harraz met traditionnellement en scène un gardien jaloux qui retient une jeune femme, tandis que l’amoureux multiplie les ruses pour la rejoindre. Cette matière poétique a largement dépassé les cercles du Malhoun. La célèbre histoire de Harraz Aouicha a notamment été adaptée au théâtre marocain.
Ainsi, des objets, des métiers, des sentiments et des conflits ordinaires deviennent poésie. Là réside peut-être la plus grande force du Malhoun : faire entrer la vie quotidienne dans une forme artistique exigeante sans lui retirer son accent populaire.
Les instruments au service du poème
Dans une formation traditionnelle, le luth, le violon, le rebab et de petites percussions accompagnent le chant. Cette instrumentation est également celle retenue dans la description officielle de l’UNESCO.
Mais le Malhoun ne repose pas sur la démonstration instrumentale. L’orchestre doit soutenir la parole, souligner ses changements de ton et préparer les réponses du chœur.
L’interprète doit, lui aussi, être plus qu’un chanteur. Il lui faut connaître la diction, les équilibres rythmiques et les significations anciennes de certains mots. Une qasida peut devenir incompréhensible si elle est simplement vocalisée sans maîtrise de son texte.
C’est pourquoi la transmission s’est longtemps opérée auprès des maîtres. On apprenait en écoutant, en répétant et en accompagnant les anciens. Ce modèle continue d’exister, mais il est désormais complété par les associations, les troupes et certains conservatoires de musique.
Les poètes, les maîtres et les voix
L’histoire du Malhoun s’est construite autour de générations de poètes dont les textes continuent d’être interprétés longtemps après leur disparition.
Sidi Kaddour El Alami, Thami Mdaghri, Jilali Mthired, Ahmed Ghrabli, Ahmed Sehoum, Driss Benali ou Ben Ali Mesfioui Demnati figurent parmi les noms conservés et étudiés. L’Académie du Royaume du Maroc a consacré plusieurs volumes de son Encyclopédie du Malhoun aux œuvres de ces maîtres, afin de préserver des textes longtemps transmis par les manuscrits et la mémoire des interprètes.
Au XXe siècle, Haj Houcine Toulali est devenu l’une des grandes voix de cet art. Son interprétation a contribué à faire sortir le Malhoun des cercles de connaisseurs et à l’installer sur les scènes nationales et internationales.
D’autres voix, masculines comme féminines, ont poursuivi cette transmission. L’UNESCO souligne d’ailleurs que le Malhoun est aujourd’hui apprécié et interprété par des personnes de tous les genres. Ses vers peuvent être chantés en arabe dialectal et, dans certaines traditions, en hébreu, témoignage de la profondeur judéo-marocaine de ce patrimoine.
Cette pluralité mérite d’être davantage mise en avant. L’histoire du Malhoun ne se résume ni à une ville ni à une seule communauté. Elle traverse les composantes de la société marocaine.
Le 6 décembre 2023, une reconnaissance mondiale
Le 6 décembre 2023, le Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, réuni à Kasane, au Botswana, a inscrit « Le Malhoun, un art poético-musical populaire » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Cette inscription ne récompense pas seulement une musique. Elle reconnaît une communauté de poètes, de chercheurs, de chanteurs, de musiciens, d’associations et de familles ayant maintenu le répertoire vivant.
Le dossier avait été préparé avec la participation de représentants de ces communautés. Des consultations régionales avaient notamment associé poètes, interprètes, responsables de troupes et chercheurs universitaires. Le Malhoun figurait par ailleurs dans l’inventaire marocain du patrimoine culturel depuis 2018.
La reconnaissance de l’UNESCO n’est toutefois pas un aboutissement. Elle crée une obligation de sauvegarde.
Sauvegarder ne signifie pas figer
Le principal risque qui menace le Malhoun n’est probablement pas sa disparition immédiate. C’est son éloignement progressif des jeunes générations.
La longueur des qasidas, la richesse d’une darija parfois ancienne et la rareté des espaces d’apprentissage peuvent impressionner un public habitué aux formats courts. La solution ne consiste pourtant pas à raccourcir systématiquement les œuvres jusqu’à leur faire perdre leur architecture.
Il faut plutôt multiplier les portes d’entrée : éditions accompagnées d’explications, archives sonores restaurées, sous-titrage des concerts, contenus numériques, ateliers scolaires et enseignement dans les conservatoires.
Les festivals organisés notamment à Salé, Marrakech, Azemmour et Taroudant entretiennent cette visibilité. Les Journées nationales de la N’zaha du Malhoun, à Salé, cherchent par exemple à élargir le cercle des passionnés et à encourager la création parmi les praticiens.
La modernisation doit cependant rester un dialogue. Une fusion musicale peut offrir une nouvelle audience au Malhoun ; elle ne peut remplacer la connaissance de ses règles, de ses textes et de ses écoles historiques.
Un patrimoine à transmettre aux Marocains du monde
Pour les MRE, le Malhoun peut devenir un lien culturel d’une profondeur particulière.
Il porte une darija littéraire que les nouvelles générations de la diaspora entendent rarement. Il donne accès à une histoire du Maroc racontée non par les manuels, mais par les émotions, l’humour, la spiritualité et les préoccupations des générations passées.
Sa transmission à l’étranger ne devrait pas se limiter à quelques concerts commémoratifs. Des ateliers bilingues, des traductions commentées, des résidences d’artistes et des programmes associant les conservatoires marocains à ceux d’Europe ou d’Amérique du Nord permettraient aux jeunes Marocains du monde de comprendre ce qu’ils écoutent — et peut-être de le réinventer.
Car un patrimoine ne survit pas uniquement parce qu’il est classé. Il survit lorsqu’une nouvelle génération trouve une raison de le recevoir.
Le Malhoun a traversé les siècles parce qu’il n’a jamais cessé de parler aux Marocains. Son avenir dépend désormais de notre capacité à faire entendre cette parole au-delà des médinas, des générations et des frontières.
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