La photographie historique est désormais connue. Le 29 septembre, au Palais royal de Rabat, Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée, conformément à l’article 47 de la Constitution, de former le nouvel exécutif. Première femme appelée à conduire le gouvernement marocain, elle a reçu une mission dont la force symbolique est immense.
Mais les symboles ne votent pas les lois.
À la Chambre des représentants, le Parti authenticité et modernité dispose de 97 sièges. La majorité absolue est fixée à 198. Il manque donc 101 députés au parti vainqueur pour gouverner. Ce chiffre résume le paradoxe de la victoire du PAM : arriver premier donne la Primature, mais ne donne pas la majorité.
Depuis le 30 septembre, El Mansouri a reçu les délégations du RNI, de l’Istiqlal, du Mouvement populaire, de l’USFP, du PPS, de l’Union constitutionnelle et du Mouvement démocratique et social. Le PJD, fort de 54 sièges, a choisi l’opposition. Un premier tour de table a donc été accompli. Les négociations formelles doivent désormais commencer après les mandats délivrés par les conseils nationaux des principaux partis.
Sur le papier, les solutions sont nombreuses. En politique, chacune présente sa facture.
Le RNI, partenaire le plus simple et problème le plus encombrant
La coalition PAM–RNI–Istiqlal réunirait 228 députés. Elle serait la plus courte, la plus confortable et la plus expérimentée, puisque ces trois formations ont gouverné ensemble pendant la législature précédente.
Elle serait aussi la plus difficile à expliquer.
Pendant la campagne, le PAM et le RNI n’ont pas seulement défendu deux programmes concurrents. Ils se sont renvoyé la responsabilité des insuffisances du gouvernement sortant, notamment sur le coût de la vie et le bilan social. Le recul électoral du RNI, passé à 66 sièges, a été lu comme une sanction de sa période à la tête de l’exécutif. Le reconduire immédiatement pourrait donner l’impression que les électeurs ont changé l’ordre des partis sans modifier véritablement la coalition.
La base du PAM ne cache pas ses résistances. Lors du conseil national extraordinaire du 3 octobre à Skhirat, plusieurs voix ont demandé que certaines alliances soient exclues. Fatima Ezzahra El Mansouri a elle-même reconnu que le débat avait été difficile. Le Conseil national lui a finalement confié, à l’unanimité, la poursuite des négociations avec une commission comprenant notamment Abdellatif Ouahbi, Fouzi Lekjaa et Ahmed Akhchichen.
Une ambiguïté demeure. Nizar Baraka a affirmé devant le Conseil national de l’Istiqlal que le PAM avait décidé de ne pas reconduire une majorité avec le RNI. Pourtant, aucune résolution formelle du Conseil national du PAM n’a officiellement prononcé cette exclusion. Le RNI, de son côté, s’est déclaré prêt à participer au gouvernement et a mandaté son président Mohamed Chouki pour négocier.
Voilà la première difficulté d’El Mansouri : préserver toutes ses options sans apparaître indécise, écouter sa base sans devenir prisonnière de ses lignes rouges, et négocier avec un partenaire dont la présence simplifie les chiffres mais complique le récit politique.
Sans le RNI, la majorité devient une architecture à quatre piliers
Écarter le RNI permettrait au PAM d’incarner davantage l’alternance. Mais le prix arithmétique est immédiat.
Le PAM et l’Istiqlal totalisent 162 sièges. Même en ajoutant l’USFP et ses 26 députés, ils restent à 188, dix sièges sous la majorité absolue. Il faut donc un quatrième parti. Avec le PPS et ses 19 élus, la coalition atteindrait 207 sièges. Cette formule — PAM, Istiqlal, USFP et PPS — rappellerait, autour du PAM, une forme de reconstitution élargie de l’ancienne Koutla.
Une autre voie passerait par le Mouvement populaire. PAM, Istiqlal et MP réuniraient 191 sièges. Il suffirait alors d’y ajouter l’Union constitutionnelle, le PPS ou l’USFP. La majorité serait acquise, mais avec quatre formations au minimum.
| Hypothèse | Sièges | Lecture politique |
|---|---|---|
| PAM–RNI–Istiqlal | 228 | Majorité simple et expérimentée, mais rupture peu visible |
| PAM–Istiqlal–USFP–PPS | 207 | Coalition politique sans RNI, cohérence à négocier |
| PAM–Istiqlal–MP–UC | 208 | Majorité alternative, quatre appareils à coordonner |
| PAM–Istiqlal–MP–USFP | 217 | Assise confortable, mais programme potentiellement hétérogène |
Quatre partis signifient quatre histoires, quatre cultures internes, quatre appareils et autant de demandes de visibilité. La négociation ne porte pas seulement sur les portefeuilles. Elle porte sur la hiérarchie des priorités, les arbitrages budgétaires, la méthode de gouvernement et la répartition de la responsabilité lorsque surviendront les premières difficultés.
Une coalition nombreuse peut disposer d’une majorité confortable tout en restant politiquement vulnérable. La stabilité ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges ; elle dépend de la capacité des partenaires à défendre ensemble les décisions impopulaires.
L’Istiqlal, l’allié presque incontournable qui entend fixer ses conditions
Avec 65 députés, l’Istiqlal se trouve dans la position la plus avantageuse. Il n’est pas mathématiquement indispensable dans toutes les combinaisons imaginables, mais il demeure le partenaire le plus naturel pour donner du poids politique, territorial et parlementaire au futur gouvernement.
Son Conseil national s’est montré favorable à la poursuite des discussions, tout en subordonnant une éventuelle participation à la prise en compte des engagements défendus pendant la campagne. Cette posture est classique mais importante : Nizar Baraka ne veut pas apparaître comme celui qui apporte 65 sièges en échange d’une simple continuité gouvernementale.
El Mansouri doit donc obtenir le soutien de l’Istiqlal sans lui abandonner la définition du programme. Plus elle aura besoin de lui pour se passer du RNI, plus le prix politique de son entrée augmentera.
Le même raisonnement vaut, à une autre échelle, pour l’USFP, le PPS, le MP et l’UC. Chacun sait que quelques dizaines — parfois quelques unités — de sièges peuvent désormais déterminer l’existence de la majorité. Les petits partenaires ne sont plus accessoires lorsqu’ils possèdent les voix manquantes.
Une femme historique, mais jugée sur un gouvernement très concret
La nomination d’El Mansouri a brisé un plafond politique. Elle ne lui accorde pourtant aucun délai de grâce automatique.
Son gouvernement devra préparer le projet de loi de finances pour 2027, accompagner les investissements liés à la Coupe du monde 2030 et répondre aux attentes sociales exprimées pendant la campagne : emploi, prix, santé, éducation, logement et réduction des écarts territoriaux. La baisse de la participation électorale à environ 38 % ajoute une autre exigence : produire rapidement des résultats lisibles pour des citoyens de plus en plus éloignés des institutions élues.
La nouvelle cheffe du gouvernement doit donc résoudre deux équations en même temps. La première consiste à additionner 198 sièges. La seconde, plus difficile, consiste à donner à cette addition une signification politique.
Si elle choisit la continuité, elle devra prouver que le changement de leadership modifie réellement les priorités et la méthode. Si elle choisit une coalition sans le RNI, elle devra montrer qu’une majorité plus large peut rester cohérente, rapide et disciplinée.
Les MRE attendent encore d’entrer dans la négociation
Pour les Marocains du monde, le premier tour des consultations laisse une impression familière : leur poids est reconnu dans les discours, mais leurs dossiers n’apparaissent pas encore publiquement comme un chapitre autonome de l’accord de majorité.
Représentation politique, évaluation de la procuration électronique, simplification administrative, protection des biens, investissement productif, reconnaissance des compétences et continuité des droits sociaux entre le Maroc et les pays de résidence : ces sujets ne devraient pas être ajoutés à la fin du programme gouvernemental. Ils concernent plusieurs millions de citoyens et participent directement aux relations économiques, sociales et diplomatiques du Royaume.
Une coalition qui prétend incarner une nouvelle étape devra dire clairement ce qu’elle propose aux MRE, avec quels délais et quels indicateurs. À défaut, l’histoire de la première femme à la tête du gouvernement risquerait de cohabiter avec une vieille habitude : célébrer la diaspora sans l’associer suffisamment aux décisions.
La majorité la plus facile n’est pas nécessairement la plus durable
Fatima Ezzahra El Mansouri n’est pas confrontée à un blocage. Elle dispose de plusieurs chemins vers une majorité. Sa difficulté est plus subtile : choisir celui qui résistera à la fois au Parlement, aux arbitrages gouvernementaux et au jugement de l’opinion.
Le RNI apporte la simplicité des chiffres, mais le poids du bilan sortant. La coalition sans RNI apporte l’image de la rupture, mais exige davantage de partenaires. L’Istiqlal apporte la stabilité, mais entend peser sur le contrat gouvernemental. Les partis intermédiaires apportent leséa sièges décisifs, mais réclameront une influence proportionnelle à leur utilité.
La véritable négociation commence donc maintenant. Elle ne dira pas seulement qui entrera au gouvernement. Elle révélera ce que signifie, dans le Maroc de 2026, gagner une élection sans pouvoir gouverner seul.
Le défi d’El Mansouri tient en une phrase : transformer une victoire historique en majorité politique, puis cette majorité en capacité d’agir.
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