Le Maroc a introduit pour ce scrutin un nouvel outil destiné à rapprocher les électeurs établis à l’étranger de l’urne : la plateforme « E-Procuration ». Mise en place par le ministère des Affaires étrangères, en coordination avec le ministère de l’Intérieur, elle permettait à un MRE inscrit sur les listes électorales marocaines de désigner en ligne un mandataire chargé de voter à sa place au Maroc.
Le mécanisme est documenté. Son utilisation réelle ne l’est pas encore.
Au 28 septembre, ni le ministère de l’Intérieur ni le département chargé des MRE n’avaient publié le nombre de demandes amorcées, de procurations validées ou rejetées, de documents présentés dans les bureaux de vote, ni de suffrages finalement exprimés par cette voie. Les résultats définitifs communiqués par le ministère de l’Intérieur répartissent les 395 sièges entre les partis, mais ne ventilent pas les votes selon leur mode d’expression.
Ce que les chiffres officiels permettent de dire
Le portail officiel des listes électorales recense 15 801 162 électeurs. Le ministère de l’Intérieur a annoncé une participation nationale de 38,02 %. L’application de ce pourcentage au corps électoral représente environ 6,008 millions de votants. Il s’agit d’un calcul à partir de deux données officielles, et non d’un décompte distinct publié par l’administration.
Ce total agrège toutes les formes de participation comptabilisées dans les bureaux de vote. Les publications officielles consultées ne permettent d’isoler ni les MRE présents physiquement au Maroc le jour du scrutin, ni ceux ayant voté par procuration.
Le principal obstacle statistique se situe toutefois en amont : le nombre de MRE inscrits sur les listes électorales n’apparaît pas non plus dans les statistiques publiques consultables. Celles-ci ventilent le corps électoral par sexe, milieu et tranche d’âge, mais pas par pays de résidence.
Pourquoi le « taux de procuration » est impossible à calculer
Un taux sérieux exige un numérateur et un dénominateur comparables. Pour mesurer l’adoption du dispositif, il faudrait diviser le nombre de procurations validées par le nombre de MRE inscrits. Pour mesurer son usage effectif, il faudrait rapporter les procurations réellement présentées — et acceptées — dans les bureaux de vote à ce même nombre d’inscrits.
Or aucun de ces éléments n’a été publié.
Rapporter un nombre hypothétique de procurations aux quelque cinq millions de Marocains vivant à l’étranger ne résoudrait pas le problème. Cette population globale comprend des mineurs, des personnes non inscrites et d’autres qui ne remplissent pas nécessairement les conditions électorales. Une estimation de 3,5 à 4 millions de MRE en âge de voter ne constituerait pas davantage un dénominateur électoral officiel.
Une innovation numérique, mais une chaîne en plusieurs étapes
Selon le département des MRE, l’électeur devait renseigner son identité, son numéro d’inscription, sa circonscription ou sa commune, ainsi que les coordonnées du mandataire. Une fois la procuration validée, il devait la télécharger et la transmettre à ce dernier. Un même électeur au Maroc ne pouvait représenter qu’un seul MRE.
Cette procédure crée au moins trois niveaux qu’il faut distinguer : la demande commencée, la procuration validée et la procuration effectivement utilisée le 23 septembre. Publier seulement le nombre de documents générés ne suffirait donc pas à mesurer le vote réel.
Pour établir un bilan complet, l’administration devrait communiquer au minimum : le nombre de MRE inscrits, le nombre de demandes déposées, les validations et rejets, les procurations présentées, celles refusées au bureau de vote et leur répartition par pays de résidence et circonscription d’inscription.
Le CNDH ouvre déjà le débat
Dans son rapport préliminaire, le Conseil national des droits de l’Homme relève la création de la plateforme comme l’une des nouveautés numériques du scrutin. Il recommande toutefois d’évaluer le vote par procuration des MRE en raison de son caractère indirect et des questions de confiance liées à la fidélité du choix exprimé par le mandataire.
Cette recommandation déplace le débat. La question n’est pas seulement de savoir si la procédure a fonctionné techniquement. Il faut aussi mesurer combien de citoyens l’ont utilisée, combien ont pu aller au bout de la démarche et si la procuration constitue une réponse suffisante au droit de participation politique des Marocains du monde.
Le vrai bilan reste à publier
L’E-Procuration a réduit une partie de la distance administrative. Elle n’a pas, à elle seule, résolu la distance démocratique. Faute de données ventilées, il est aujourd’hui impossible de dire si le dispositif a mobilisé quelques centaines, quelques milliers ou beaucoup plus d’électeurs.
La formule rigoureuse est donc sans ambiguïté : les autorités marocaines n’ont pas encore rendu public le nombre de procurations électroniques établies par les MRE, ni celui des votes effectivement exprimés grâce à ces procurations lors du scrutin du 23 septembre 2026.
Publier ces chiffres ne serait pas un détail technique. Ce serait la première étape d’un débat documenté sur la participation électorale des MRE, sur les limites du vote délégué et sur les voies d’une représentation plus directe.
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