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Pourquoi cinq millions de Marocains du Monde n'auront pas de député

Le 23 septembre, la diaspora marocaine ne votera pas depuis ses pays de résidence. Elle n'élira aucun représentant. Pourtant, entre 1984 et 1992, cinq députés de l'émigration ont siégé à la Chambre des représentants. Retour sur une expérience enterrée sans débat — et sur quarante ans de promesses non tenues.

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Pourquoi cinq millions de Marocains du Monde n'auront pas de député

1984 : l'invention du député de l'émigration

L'histoire commence par un acte royal. Le cadre juridique des candidatures des Marocains de l'étranger est posé par un dahir de janvier 1984 — signé, comme tout dahir, par Hassan II. Sa mise en œuvre revient au ministère de l'Intérieur, alors dirigé par Driss Basri, qui pilote l'organisation matérielle du scrutin et à qui la presse a durablement associé le texte. Une chronologie publiée dans Afrique contemporaine situe au 16 août 1984 la création effective des circonscriptions électorales à l'étranger, suivie la même année de l'élection de cinq députés au suffrage universel direct.

Le découpage est vertigineux. Cinq circonscriptions extraterritoriales sont créées, centrées sur Paris, Lyon, Bruxelles, Madrid et Tunis. La France, qui concentre alors l'essentiel de l'émigration marocaine, est scindée en deux et envoie deux députés. Le vote s'organise pour l'essentiel dans le cadre des ambassades et consulats du Royaume.

Le détail qui donne la mesure de l'époque : ces députés, élus initialement pour six ans, siégeront finalement jusqu'en 1992 en raison de plusieurs reports des élections législatives.

Cinq hommes, cinq mondes

Les archives permettent de reconstituer précisément la composition de cette délégation, documentée notamment par le chercheur Abdelkrim Belguendouz :

  • Akka Ghazi, syndicaliste CGT, élu à Paris sous l'étiquette USFP, pour les Marocains de la capitale, de la région parisienne et du Nord de la France. Il est investi par l'USFP d'Abderrahim Bouabid et restera le plus connu des cinq.
  • Brahim Berbache, investi par le Centre social à Lyon, pour les Marocains du Sud de la France.
  • Marzouk Ahaïdar, de l'Union Constitutionnelle, à Bruxelles — une circonscription couvrant le Benelux, l'Allemagne, les pays scandinaves et les pays de l'Est.
  • Abdelhamid Naïm, du Rassemblement National des Indépendants, à Tunis, pour l'ensemble du monde arabe.
  • Rachid Lahlou, du Parti de l'Istiqlal, à Madrid.

Un épisode révèle à lui seul la fragilité du dispositif : Rachid Lahlou, devenu président de la Commission parlementaire des Pêches maritimes et de la Marine marchande, est nommé ambassadeur du Maroc à Belgrade. Son siège parlementaire restera vacant — le système marocain ne connaissant pas de suppléance, et aucune élection partielle n'ayant été organisée. Une circonscription couvrant toute la péninsule ibérique s'est ainsi retrouvée sans voix, sans que personne n'y trouve à redire.

1990 : le dossier migratoire change de mains

C'est probablement là que se joue le vrai basculement. En 1990 sont créées coup sur coup la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l'étranger et, le 31 juillet, un ministère chargé de la Communauté marocaine résidant à l'étranger.

Un nouveau dispositif institutionnel est ainsi mis en place pour reprendre la main sur le dossier migratoire, et des tensions apparaissent avec les cinq députés. Belguendouz avance, dans un texte publié dans L'Opinion en 2002, une explication plus prosaïque encore : une guerre d'intérêts entre le nouveau et éphémère ministère délégué et les cinq élus.

1992-1993 : la disparition

Les cinq députés siègent jusqu'en 1992. Les circonscriptions ne sont pas reconduites pour la législature suivante : elles sont supprimées en 1993, sans motif véritable et sans explication officielle.

Les raisons invoquées a posteriori sont toujours les mêmes : l'étendue géographique démesurée des circonscriptions et la difficulté de communication entre élus et administrés, la « valse d'étiquettes » de trois des cinq députés qui changent de parti en cours de mandat, et la volonté de préserver un esprit unitaire au sein de la communauté.

Belguendouz oppose à ce réquisitoire un argument resté sans réponse : si le critère de l'expérience décevante avait été appliqué à l'ensemble du Parlement de l'époque, il aurait fallu supprimer l'institution entière plutôt que de la réformer. Il souligne aussi que cette suppression est intervenue de manière brutale et sans aucun débat, alors que toutes les autres composantes de la Chambre des représentants ont, elles, été amendées et améliorées.

2005-2007 : la promesse, puis le rétropédalage

Le 6 novembre 2005, Mohammed VI annonce la nécessité de créer des circonscriptions législatives électorales à l'étranger afin de permettre aux citoyens de l'étranger de choisir leurs députés à la première Chambre du Parlement.

La marche arrière est enclenchée sept mois plus tard. Le 16 juin 2006, un communiqué commun du ministère de l'Intérieur et des partis de la majorité — RNI, Istiqlal, USFP, PPS — acte une « démarche progressive » : les MRE ne pourront voter et se porter candidats que depuis le Maroc, et non depuis leurs pays de séjour. Le discours royal du 6 novembre 2006 ne mentionne plus le vote des MRE, qui ne participeront pas au scrutin de 2007, et met l'accent sur le futur Conseil supérieur de la communauté.

Le CCME naîtra de cette substitution : une institution consultative, créée par dahir en décembre 2007, constitutionnalisée en 2011, chargée du suivi et de l'évaluation des politiques publiques envers les ressortissants à l'étranger — mais dépourvue de tout pouvoir de représentation.

La Constitution dit oui, la loi dit non

L'article 17 de la Constitution de 2011 est sans ambiguïté : les MRE jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d'être électeurs et éligibles, et peuvent se porter candidats au niveau des listes et circonscriptions locales, régionales et nationales.

Quinze ans plus tard, aucune circonscription ni aucun siège n'est réservé aux Marocains du monde. En mars 2021, un amendement porté par le groupe Istiqlal en faveur d'une participation directe est rejeté par 244 voix contre 18. Lors des débats sur la loi électorale de 2025, la création de circonscriptions spécifiques est de nouveau écartée et la procuration maintenue.

C'est la loi organique n° 53.25, déclarée conforme à la Constitution par la Cour constitutionnelle le 24 décembre 2025, qui introduit à son article 72 la procuration électronique pour les électeurs inscrits hors du territoire national. Le progrès de 2026 est donc celui-ci : le formulaire est dématérialisé.

Le paradoxe juridique est soulevé par Belguendouz depuis 2016 : comment expliquer que sous les Constitutions antérieures on ait pu élire des députés MRE depuis des circonscriptions de l'étranger, comme lors de la législature 1984-1992, alors qu'avec la Constitution de 2011, présentée comme plus favorable aux droits politiques de la diaspora, le gouvernement invoque une impossibilité juridique ?

Ce que font les voisins

L'argument de l'impossibilité technique résiste mal à la comparaison. Belguendouz relevait dès 2007 que l'émigration algérienne était alors appelée pour la troisième fois à élire huit députés dans des circonscriptions de l'étranger — ce qui ruine au passage l'objection selon laquelle les pays d'accueil interdiraient ce type de scrutin.

La France, qui abrite la plus importante communauté marocaine au monde, a institué en 2008 onze circonscriptions législatives dédiées à ses ressortissants établis hors de France. Le Maroc lui-même a su organiser un vote consulaire : le référendum constitutionnel du 1er juillet 2011 sert aujourd'hui de référence au PPS, qui en propose la reproduction.

Les positions des partis pour 2026 ne manquent d'ailleurs pas de précision : scrutin consulaire pour le PPS, vote direct avec circonscriptions extraterritoriales pour le PJD, soixante sièges à répartition régionale pour l'Istiqlal, trente sièges supplémentaires pour l'USFP. Aucune de ces propositions n'a survécu au passage en séance.

L'équation qui reste posée

Les Marocains de l'étranger ont transféré 50,22 milliards de dirhams au cours des cinq premiers mois de 2026, en hausse de 8,8 % sur un an — un flux qui, sur les quatre premiers mois, a dépassé les recettes touristiques et les exportations de phosphates. Leur contribution à l'investissement privé national, elle, demeure inférieure à 10 %.

Une alliance politique résume l'enjeu dans son programme : passer d'une approche considérant la diaspora comme une source de transferts de fonds à une approche de pleine citoyenneté.

Le 23 septembre, quarante-deux ans après le dahir de 1984, cinq millions de Marocains regarderont voter quelqu'un d'autre à leur place.

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