Le 17 octobre 2026 à Rabat, le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita a reçu Belkacem Haftar, directeur général du Fonds de développement et de reconstruction de la Libye. D’après la communication du Fonds libyen, les échanges ont porté sur l’établissement d’une coopération stratégique et sur le partage d’expertises techniques et institutionnelles dans trois domaines : la reconstruction, le développement urbain et la modernisation des infrastructures.
Les faits vérifiés s’arrêtent là. Aucun mémorandum, contrat, montant, calendrier ou projet confié à une entreprise marocaine n’a été annoncé. Parler d’un accord de reconstruction déjà conclu irait donc au-delà des informations disponibles. Mais réduire cette rencontre à une photographie diplomatique serait tout aussi court : elle désigne précisément les secteurs dans lesquels la Libye cherche des partenaires et dans lesquels les entreprises marocaines ont accumulé une expérience significative.
Un marché où les places se prennent déjà
La concurrence n’a pas attendu Rabat. Le Fonds libyen a signé ou engagé des projets avec des entreprises égyptiennes dans les routes, les ponts et les travaux électriques. Des groupes turcs sont présents dans les infrastructures urbaines et discutent d’aéroports, de pistes, de logements et de réseaux d’eau. À Tobrouk, des sociétés slovènes, françaises, italiennes, turques et égyptiennes ont été associées à des opérations touchant notamment le dessalement et les équipements urbains.
Le Maroc n’arrive donc pas sur un terrain vide. Il entre dans une compétition où les entreprises étrangères ont déjà transformé leur proximité politique en contrats, implantations et équipes locales.
La différence ne se fera pas uniquement sur le prix du béton. Les autorités libyennes auront besoin de partenaires capables de concevoir un quartier, sécuriser son alimentation en eau et en énergie, construire ses routes et ses bâtiments, former les équipes locales, mobiliser des financements et assurer la maintenance. C’est sur cette offre intégrée que le Royaume peut bâtir sa position.
Les entreprises marocaines ont déjà construit leur carte africaine
Le premier avantage marocain est mesurable : ses entreprises ne découvrent pas les chantiers africains.
SGTM intervient depuis plus d’une décennie sur le continent. Son portefeuille comprend le barrage de Samendeni au Burkina Faso, le pont de Bouaflé et l’aménagement de la baie de Cocody en Côte d’Ivoire. Le groupe revendique une expérience couvrant routes, ponts, ports, ouvrages hydrauliques et infrastructures urbaines. Cette combinaison correspond directement aux besoins d’un pays qui doit simultanément réhabiliter ses villes, sécuriser ses ressources en eau et reconnecter ses territoires.
TGCC a, pour sa part, construit une présence en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Guinée et au Gabon. Ses références africaines comprennent des projets résidentiels, un groupe scolaire, des installations industrielles, les Moulins de Côte d’Ivoire, l’hôtel Noom et un centre de qualification professionnelle à Libreville. Au Maroc, le groupe a participé à des ouvrages complexes tels que la Tour Mohammed VI, le CHU d’Agadir, des terminaux aéroportuaires et des infrastructures ferroviaires.
Surtout, TGCC avait annoncé dès avril 2023 la création d’une filiale en Libye. Les documents financiers du groupe font apparaître une structure « TGCC Libye ». Cette implantation ne prouve pas l’existence d’un chantier libyen en cours, mais elle représente un actif stratégique : connaissance administrative initiale, véhicule juridique local et capacité à répondre plus rapidement si des consultations ou appels d’offres sont ouverts.
Novec apporte l’autre moitié de l’équation : l’ingénierie en amont. Présente dans plus de vingt pays, la filiale du groupe CDG travaille sur l’eau, l’assainissement, les transports, l’énergie, l’aménagement urbain et les ouvrages d’art. À Nouakchott, elle a réalisé les études techniques d’une zone résidentielle intégrée de 130 hectares comprenant voirie, assainissement, station d’épuration, électrification et alimentation en eau potable. Elle a également participé à des projets d’accès à l’électricité au Niger, au Mali, en Centrafrique, au Tchad, en Guinée et en Mauritanie.
Jet Contractors complète ce paysage par ses compétences dans les bâtiments publics et industriels, les structures métalliques, l’eau, l’environnement et l’énergie solaire. Autour de ces grands acteurs gravitent des entreprises de matériaux, de contrôle technique, de logistique, de services numériques et de formation professionnelle. Le Maroc peut ainsi présenter non pas un seul constructeur, mais une chaîne de valeur.
La diaspora, multiplicateur de puissance économique
Cette chaîne gagnerait en portée si elle intégrait méthodiquement le capital humain marocain établi à l’étranger.
Des ingénieurs marocains travaillent dans les grands groupes de construction et d’énergie en France, en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni, au Canada et dans le Golfe. Des cadres MRE maîtrisent les montages de financement de projets, les contrats EPC, l’assurance-crédit, l’arbitrage international, les normes environnementales et les systèmes numériques de gestion urbaine. D’autres dirigent des PME spécialisées dans l’architecture, la cartographie, la cybersécurité, l’intelligence artificielle, la gestion de l’eau ou l’efficacité énergétique.
Leur rôle ne devrait pas se limiter à rejoindre ponctuellement une délégation officielle. Ils peuvent renforcer les offres marocaines à quatre niveaux.
D’abord, la crédibilité technique. Un consortium réunissant une entreprise marocaine de BTP, un bureau d’études du Royaume et des experts MRE disposant de références européennes ou moyen-orientales peut répondre à des cahiers des charges plus exigeants qu’une entreprise isolée.
Ensuite, le financement. Dans les grands projets, la capacité à construire compte autant que la capacité à structurer une garantie, une assurance contre le risque politique ou un crédit fournisseur. Les Marocains travaillant dans les banques, les fonds d’infrastructure et les institutions financières internationales peuvent aider à rendre les offres finançables.
Troisième levier : les normes et la conformité. La Libye demeure un environnement institutionnel complexe. Les spécialistes MRE du droit des affaires, de l’arbitrage, des sanctions et de la conformité peuvent sécuriser les contrats, les paiements et les partenariats locaux.
Enfin, l’accès aux technologies. Les groupes turcs et européens ne vendent pas seulement du génie civil ; ils apportent logiciels, contrôle, équipements et réseaux de fournisseurs. La diaspora marocaine peut connecter les entreprises du Royaume aux fabricants, startups et centres de recherche capables d’ajouter une couche technologique à l’offre nationale.
Le capital MRE ne se résume donc pas à l’argent. Il réduit la distance entre le chantier libyen, l’entreprise marocaine et les marchés internationaux de la technologie et du financement.
Du pavillon national au consortium compétitif
Pour concurrencer les groupes déjà installés, le Maroc doit éviter la dispersion. Une mission d’affaires classique, composée de dizaines d’entreprises échangeant des cartes de visite, ne suffira pas.
Il faudrait constituer une task force Maroc–Libye associant les ministères concernés, la CGEM, les entreprises du BTP, les ingénieristes, les banques, les assureurs et MeM by CGEM. Sa première mission serait de cartographier les projets libyens réellement financés, leur autorité contractante, leurs conditions de paiement et les risques juridiques. La seconde serait de former des consortiums par filière : eau et assainissement, routes et ouvrages d’art, hôpitaux et écoles, logement, énergie, aéroports et ville numérique.
La prudence n’est pas un frein commercial. Elle est une condition de durabilité. La Libye demeure divisée entre autorités concurrentes et les marchés liés à la reconstruction ont fait l’objet de critiques sur leur transparence. Toute entreprise marocaine devra vérifier la compétence juridique du signataire, l’origine des fonds, les garanties de paiement, les règles d’arbitrage et les obligations internationales applicables.
Cette exigence peut elle-même devenir un avantage marocain. En associant l’expérience africaine de ses groupes, les standards internationaux portés par sa diaspora et une approche de coopération qui prévoit formation et transfert de compétences, le Royaume peut proposer autre chose qu’une présence opportuniste.
Le 17 octobre n’a pas distribué de marchés. Il a signalé une possibilité.
Pour la saisir, le Maroc devra présenter à la Libye une offre identifiable : des entreprises qui ont déjà construit sur le continent, des ingénieurs capables de concevoir et de livrer, des financiers aptes à sécuriser les projets et une diaspora qui relie ces compétences au reste du monde. Dans la compétition pour la reconstruction, ce capital humain pourrait peser autant que les engins et les bilans financiers.
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