Il y a, dans la vie de Sarah Chaâri, deux manières de combattre le temps. Sur le tatami, chaque seconde peut décider d’une médaille. À la faculté de médecine, les années se comptent en cours, examens et stages cliniques. Entre les deux, la jeune femme a dû construire une discipline qui dépasse largement l’entraînement sportif.
À 21 ans, elle est déjà double championne du monde senior, médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Paris et détentrice de plusieurs titres européens. Elle poursuit parallèlement des études de médecine à l’Université libre de Bruxelles.
Cette double carrière vient de recevoir une nouvelle reconnaissance. Le 15 octobre 2026, Sarah Chaâri a été désignée lauréate du Trophée national belge du Mérite sportif, l’une des distinctions les plus anciennes et les plus importantes du sport belge.
Son nom rejoint un palmarès où figurent Eddy Merckx, Ingrid Berghmans, Kim Gevaert, Nafi Thiam, Remco Evenepoel et plusieurs générations de champions. La distinction ne peut être attribuée qu’une seule fois au même athlète. Sarah Chaâri en devient la première lauréate issue du taekwondo.
Une enfance à Charleroi, un premier tatami à cinq ans
Née en Belgique le 2 mai 2005, Sarah Chaâri grandit dans la région de Charleroi. Son père est marocain, sa mère belge. Cette filiation l’inscrit dans une génération de jeunes Européens dont l’identité familiale traverse plusieurs cultures, sans que cela l’empêche de porter pleinement les couleurs de la Belgique en compétition.
Elle découvre le taekwondo à l’âge de cinq ans, lorsque ses parents décident de l’inscrire dans un club. Son frère pratique également cette discipline. Ce qui commence comme une activité sportive devient progressivement le centre d’un projet beaucoup plus exigeant.
Les premiers résultats arrivent dans les compétitions de jeunes. Mais le tournant intervient lorsqu’elle rejoint les entraînements de haut niveau de la fédération francophone à Anderlecht. Sarah quitte alors le seul cadre de son club pour entrer dans un système où chaque détail compte : préparation physique, stratégie, récupération, maîtrise du poids et analyse des adversaires.
Ce déplacement vers Bruxelles transforme également son quotidien. Elle doit rapprocher son lieu de vie de l’université et de la salle d’entraînement. Sa journée se partage entre les auditoires de médecine et les séances de taekwondo.
L’année 2022, ou l’entrée accélérée dans l’histoire
En août 2022, Sarah Chaâri remporte le titre mondial junior à Sofia. Quelques mois plus tard, elle participe à Guadalajara à ses premiers Championnats du monde seniors.
Elle n’y vient pas simplement pour apprendre. À 17 ans, elle remporte la médaille d’or dans la catégorie des moins de 62 kg.
La performance est historique à plusieurs titres. Elle devient la première Belge championne du monde féminine de taekwondo. Elle est également la première athlète de la discipline à conquérir les titres mondiaux junior et senior au cours de la même année.
Ce doublé pourrait suffire à définir une carrière. Pour Sarah Chaâri, il constitue un commencement.
En 2023, elle remporte les Jeux européens dans la catégorie des moins de 62 kg, puis s’impose au Grand Prix de Manchester chez les moins de 67 kg. Cette victoire lui ouvre la route des Jeux olympiques de Paris.
Le changement de catégorie n’est pas anodin. Il suppose d’adapter la puissance, la vitesse et la gestion des distances à des adversaires plus lourdes. Sa grande taille et son allonge deviennent des avantages, à condition de conserver la mobilité qui avait fait sa force dans les catégories inférieures.
Paris 2024, une médaille arrachée dans les dernières secondes
Les Jeux olympiques placent les athlètes dans un environnement très différent des championnats habituels. La pression médiatique est plus forte, les occasions plus rares et chaque erreur peut effacer plusieurs années de préparation.
À Paris, Sarah Chaâri concourt chez les moins de 67 kg. Après une défaite en demi-finale contre la Hongroise Viviana Márton, elle doit rapidement surmonter la déception pour disputer le combat pour la troisième place.
Face à l’Ouzbèke Ozoda Sobirjonova, la Belge traverse un premier round difficile. Elle ajuste ensuite ses distances, ferme davantage le combat et renverse la situation. Les dernières secondes décident de la médaille.
À 19 ans, Sarah Chaâri décroche le bronze et offre à la Belgique la première médaille olympique de son histoire en taekwondo.
Cette récompense ne possède pas la couleur dont rêvent généralement les champions. Elle a néanmoins une valeur particulière : celle d’un premier passage sur le podium olympique et de la confirmation qu’elle peut résister à la pression d’un combat mondial.
Changer de catégorie, rester au sommet
Après Paris, Sarah Chaâri poursuit sa progression dans une nouvelle catégorie, celle des moins de 73 kg.
Aux Championnats du monde 2025 organisés à Wuxi, en Chine, elle élimine notamment la Française Althéa Laurin, championne olympique à Paris dans la catégorie supérieure à 67 kg. Elle remporte ensuite la finale contre l’Ivoirienne Kimi Laurène Ossin et obtient son deuxième titre mondial senior.
Cette victoire ne reproduit pas simplement celle de 2022. Elle la prolonge dans une catégorie plus lourde, face à de nouvelles adversaires et avec un statut différent. La jeune révélation est devenue la combattante que les autres cherchent à battre.
En mai 2026, elle ajoute à Munich un nouveau titre européen chez les moins de 73 kg. Numéro un mondiale dans sa catégorie, elle confirme sa régularité avant de remporter également plusieurs tournois internationaux au cours de la saison.
Le Trophée national belge du Mérite sportif vient couronner cette continuité. Le jury n’a pas distingué une performance isolée, mais une athlète installée depuis plusieurs années parmi les références mondiales.
La médecine, un projet qui ne sert pas de décor
Les études de médecine sont souvent mentionnées comme un détail impressionnant ajouté à son palmarès sportif. Elles occupent pourtant une place beaucoup plus centrale dans sa vie.
Sarah Chaâri est inscrite à la Faculté de médecine de l’Université libre de Bruxelles. L’établissement l’accompagne à travers son dispositif destiné aux étudiants sportifs de haut niveau, afin de l’aider à concilier calendrier universitaire, entraînements et compétitions internationales.
Cet accompagnement ne supprime pas les exigences. Le cursus médical de l’ULB s’étend sur six années et accorde une place croissante aux stages cliniques, particulièrement pendant les trois dernières années.
Une compétition peut mobiliser plusieurs jours de déplacement. Une préparation olympique impose des entraînements quotidiens, de la récupération et une surveillance rigoureuse du poids. Un examen universitaire ne disparaît pas pour autant du calendrier.
Son parcours ne raconte donc pas qu’une jeune championne « trouve le temps » d’étudier. Il révèle une organisation de vie où presque tout doit être planifié. Le sport et la médecine reposent d’ailleurs sur des qualités communes : précision, résistance à la pression, capacité d’analyse et acceptation d’un apprentissage permanent.
Une figure de la Belgique contemporaine
Sarah Chaâri représente la Belgique en compétition. Elle a été formée par ses clubs, sa fédération, l’Adeps et le dispositif sportif belge. Ses victoires appartiennent pleinement au patrimoine sportif du pays.
Mais ses racines marocaines donnent également à son parcours une résonance particulière auprès des Marocains du monde.
Elle incarne une diaspora qui ne se situe pas uniquement entre deux pays, mais participe directement à la vie scientifique, universitaire et sportive de sa société. Son parcours ne relève pas d’une identité partagée en deux moitiés. Il témoigne plutôt de la possibilité d’avancer avec plusieurs appartenances familiales et culturelles sans devoir les opposer.
Les informations publiques permettent d’établir l’origine marocaine de son père. Elles renseignent encore peu, en revanche, sur les liens personnels que Sarah entretient avec le Maroc, ses éventuels séjours dans le Royaume ou la transmission familiale de la culture marocaine. Ces dimensions mériteraient d’être abordées avec elle, plutôt que supposées à sa place.
Los Angeles 2028, le prochain grand horizon
Malgré deux titres mondiaux et une médaille olympique, un objectif reste ouvert : l’or aux Jeux.
Los Angeles 2028 se prépare déjà. Le défi sera sportif, mais aussi universitaire. Sarah Chaâri devra articuler sa progression vers les échéances olympiques avec une formation médicale entrant progressivement dans sa partie clinique.
Une autre question concerne sa catégorie de poids. Les catégories utilisées aux Jeux olympiques ne correspondent pas exactement à celles des Championnats du monde. Son équipe devra donc construire une stratégie adaptée entre son poids naturel, ses qualités physiques et la catégorie olympique retenue.
À 21 ans, elle dispose encore de plusieurs cycles olympiques devant elle. Mais son itinéraire est déjà celui d’une athlète arrivée très jeune au sommet et confrontée désormais à un défi plus complexe : y rester.
Sarah Chaâri pourrait un jour exercer la médecine après avoir quitté les tatamis. Elle pourrait aussi prolonger longtemps une carrière sportive qui ne semble pas avoir atteint son plafond. Pour l’instant, elle refuse de choisir entre les deux.
C’est peut-être là que se trouve la véritable singularité de son parcours. Elle ne mène pas une vie sportive complétée par des études, ni une vie universitaire interrompue par des compétitions. Elle construit, avec une rigueur presque clinique, deux avenirs à la fois.
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