Le trophée s’est joué une première fois sous la pluie de Rabat, le 18 janvier. Il se joue désormais dans le silence d’une salle d’audience lausannoise.
La finale de la CAN 2025 avait basculé dans les arrêts de jeu. Après consultation de la VAR, l’arbitre Jean-Jacques Ndala avait accordé un penalty au Maroc. Le sélectionneur sénégalais Pape Bouna Thiaw avait alors demandé à ses joueurs de quitter la pelouse. La rencontre avait été interrompue pendant environ quatorze minutes. Les Sénégalais étaient finalement revenus, Brahim Díaz avait manqué son penalty et Pape Gueye avait inscrit en prolongation le but du succès sénégalais, 1-0.
Ce résultat sportif a d’abord été enregistré. Mais la Fédération Royale Marocaine de Football n’a jamais considéré que la reprise effaçait l’incident. Elle a saisi les instances de la Confédération africaine de football, non pour faire rejuger le penalty ou le but sénégalais, mais pour obtenir l’application des articles 82 et 84 du règlement de la compétition.
Le Jury disciplinaire avait initialement rejeté la protestation marocaine le 28 janvier, tout en infligeant de lourdes sanctions pour les incidents de la finale. La FRMF a exercé son droit d’appel. Le 17 mars, le Jury d’appel de la CAF a annulé ce volet de la première décision, jugé la demande marocaine fondée et déclaré que le comportement de l’équipe sénégalaise entrait dans le champ des articles 82 et 84. Le Sénégal a été déclaré forfait et le résultat homologué 3-0 pour le Maroc.
Ce n’est donc ni la presse marocaine ni la FRMF qui ont « attribué » le titre au Royaume. C’est l’organe d’appel de la CAF, après une procédure contradictoire, qui a rendu une décision désormais contestée devant le TAS.
Le cœur du dossier : sortir sans autorisation
L’argument marocain tient en une ligne réglementaire. L’article 82 vise notamment l’équipe qui refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin normale du match sans l’autorisation de l’arbitre. L’article 84 fixe la conséquence sportive : la défaite par forfait et un résultat de 3-0 au bénéfice de l’adversaire.
Dans la formulation invoquée par la CAF, aucune durée minimale de quinze minutes n’apparaît comme condition. Que l’interruption ait duré dix, douze ou quatorze minutes n’est donc pas, en soi, le point déterminant. Les questions essentielles sont plus simples : l’équipe a-t-elle quitté l’aire de jeu avant la fin ? L’arbitre avait-il donné son autorisation ? S’agissait-il d’une décision collective imputable à l’encadrement ?
Les faits publiquement rapportés offrent à la défense marocaine une base sérieuse : la sortie était collective, elle intervenait après une décision arbitrale et elle avait été ordonnée par le sélectionneur. La CAF avait d’ailleurs suspendu Pape Thiaw pour cinq matches et lui avait infligé une amende de 100 000 dollars pour conduite antisportive et atteinte à l’image du jeu.
La durée de l’interruption renforce la gravité matérielle de l’épisode, mais le droit marocain du dossier n’a pas besoin d’inventer un mystérieux « seuil des quinze minutes ». La position la plus rigoureuse consiste précisément à ne pas le faire : le forfait repose sur la sortie sans autorisation, pas sur une minute supplémentaire ou manquante au chronomètre.
Reprendre le match n’efface pas nécessairement l’infraction
Le Sénégal dispose d’un argument qui sera au centre des débats : l’arbitre, maître des faits de jeu selon la Loi 5 de l’IFAB, a permis la reprise, le penalty a été tiré et la rencontre est allée jusqu’à son terme. Pour Dakar, le 1-0 acquis après prolongation devrait donc rester la vérité sportive.
Cet argument mérite d’être exposé loyalement. Mais il ne clôt pas automatiquement le dossier.
L’autorité de l’arbitre sur le terrain et le pouvoir disciplinaire ou réglementaire des organes de la compétition ne se confondent pas toujours. L’arbitre peut décider que les conditions permettent de reprendre le jeu ; l’instance compétente peut ensuite déterminer si un comportement survenu pendant l’interruption constitue une infraction autonome et quelles conséquences le règlement lui attache.
Autrement dit, reprendre n’est pas nécessairement absoudre. Dans de nombreux domaines du football, un match peut être achevé tout en donnant ensuite lieu à des sanctions disciplinaires ou à une modification administrative du résultat lorsqu’un règlement spécifique l’impose.
La thèse marocaine défend ici un principe de stabilité. Si une équipe pouvait quitter le terrain pour contester une décision, provoquer une longue rupture, laisser la pression gagner le stade, puis revenir sans autre conséquence sportive dès lors que l’arbitre accepte de reprendre, la règle perdrait une grande partie de son effet dissuasif. À chaque penalty décisif, chaque carton rouge ou chaque but contesté, la sortie collective deviendrait un instrument possible de pression.
Ce précédent serait dangereux bien au-delà du Maroc et du Sénégal.
Une interruption qui n’était pas neutre
Réduire l’épisode à une courte parenthèse serait également trompeur. La finale a été paralysée à l’instant le plus sensible : un penalty marocain dans les arrêts de jeu, potentiellement décisif pour le titre continental. L’interruption a rompu le rythme, accru la tension et été accompagnée de désordres dans le stade.
MMNEWS ne peut affirmer que Brahim Díaz aurait marqué sans cette attente : ce serait une spéculation impossible à démontrer. Mais il est légitime de constater que le Maroc a dû tirer un penalty majeur après une séquence totalement étrangère au déroulement normal d’un match. Le règlement n’exige d’ailleurs pas nécessairement que la FRMF prouve l’effet psychologique exact de l’interruption si les conditions objectives du forfait sont réunies.
Défendre la position marocaine ne signifie donc pas diminuer la qualité du Sénégal, ni nier le but inscrit par Pape Gueye après la reprise. Cela signifie refuser que la performance ultérieure neutralise automatiquement une infraction antérieure. Le talent d’une équipe et sa responsabilité réglementaire peuvent exister simultanément.
Le Maroc n’a pas demandé un privilège
La force de la démarche marocaine tient aussi à sa méthode. La FRMF n’a pas retiré son équipe, n’a pas proclamé elle-même un résultat et n’a pas abandonné les voies institutionnelles. Elle a formulé une réserve, accepté une première décision défavorable, exercé un appel prévu par les textes et obtenu gain de cause devant le Jury d’appel.
Dans son communiqué du 18 mars, la Fédération marocaine a insisté sur le fait que sa démarche ne visait pas à contester la performance sportive des équipes, mais à demander l’application stricte d’une règle connue de tous. Cette ligne est juridiquement plus défendable qu’un discours fondé sur l’émotion ou sur la seule fierté nationale.
Le Maroc doit également accepter l’examen de ses propres manquements. Le Jury d’appel a maintenu une amende de 100 000 dollars contre la FRMF pour les interférences autour de la zone de révision VAR, réduit à 50 000 dollars la sanction concernant les ramasseurs de balles et à 10 000 dollars celle liée aux lasers. Défendre le Royaume avec crédibilité, c’est demander la même discipline pour tous — y compris lorsque des comportements marocains sont sanctionnés.
Ce que le TAS examinera le 8 octobre
Le recours sénégalais, enregistré le 25 mars sous la référence CAS 2026/A/12295, oppose la FSF à la CAF et à la FRMF. L’audience se tiendra le 8 octobre au siège du TAS à Lausanne, à huis clos. Les représentants des fédérations marocaine et sénégalaise seront présents, tandis que la CAF sera représentée par ses conseils. Le tribunal a précisé qu’aucune sentence ne serait annoncée le jour de l’audience et n’a donné aucune date pour la décision finale.
Le TAS devra notamment apprécier l’interprétation des articles 82 et 84, l’articulation entre le pouvoir de l’arbitre et celui des organes juridictionnels de la CAF, ainsi que la qualification du retrait sénégalais. Il pourra confirmer la décision, l’annuler ou la réformer selon les conclusions et les pouvoirs qui lui sont reconnus.
Jusqu’à cette sentence, la formulation juridiquement exacte est la suivante : la CAF a déclaré le Sénégal forfait et homologué une victoire 3-0 du Maroc ; cette décision reste en vigueur, mais elle est contestée devant le TAS. Dire que le contentieux est définitivement terminé serait prématuré. Dire que la victoire marocaine ne reposerait sur aucune base réglementaire serait tout aussi inexact.
Protéger le football africain, pas humilier le Sénégal
Cette affaire ne devrait pas devenir un procès des peuples. Le Maroc et le Sénégal entretiennent des relations historiques, humaines et sportives qui valent davantage qu’une finale, aussi importante soit-elle. Les supporters sénégalais ont le droit de défendre leur équipe ; les Marocains ont le droit d’exiger que la règle soit appliquée sans être accusés de rechercher un cadeau.
La meilleure défense du Maroc n’est ni l’invective ni le triomphalisme. Elle tient dans une position cohérente : les décisions arbitrales se contestent après le match par les voies prévues, jamais par une sortie collective du terrain. Une finale continentale ne peut être soumise à la volonté momentanée d’un banc, quel que soit le pays concerné.
Le Royaume ne réclame pas une exception. Il défend l’idée qu’au sommet du football africain, la règle doit être plus forte que la colère. Le TAS dira si la sanction de 3-0 était juridiquement fondée. Mais avant même sa sentence, une évidence demeure : quitter le terrain sans autorisation n’est pas un geste anodin, et le traiter comme tel créerait un précédent dont toute l’Afrique du football pourrait un jour payer le prix.
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