Des chiffres officiels rassurants… mais un terrain beaucoup moins lisible
Le 15 mai 2026, le ministère de l’Agriculture annonçait que l’offre destinée à l’Aïd Al-Adha était suffisante pour répondre à la demande. Les chiffres avancés étaient clairs : entre 8 et 9 millions de têtes d’ovins et de caprins disponibles, pour une demande estimée entre 6 et 7 millions. Le cheptel national était évalué à près de 40 millions de têtes. Le même communiqué évoquait aussi l’enregistrement d’environ 160.000 unités d’élevage et d’engraissement, plus de 3.275 opérations de contrôle réalisées par l’ONSSA au 12 mai, 10 procès-verbaux d’infraction et la mise en place de 35 marchés temporaires.
Sur le papier, l’équation semblait donc positive : l’offre dépassait la demande. Pourtant, dans plusieurs marchés urbains et périurbains, le vécu des citoyens a raconté autre chose. À quelques jours de la fête, des reportages faisaient état de prix élevés, parfois difficiles à soutenir pour les ménages, avec des moutons vendus entre 3.000 et 7.000 dirhams, et des bêtes de meilleure qualité pouvant grimper davantage.
Médias24, dans un reportage réalisé à Casablanca trois jours avant l’Aïd, parlait d’une édition 2026 “trop chère pour une large fraction des ménages marocains”, avec un constat de terrain : le mouton était disponible dans certains points, mais à des prix qui excluaient une partie importante des acheteurs.
D’où la première question au gouvernement : si l’offre était largement supérieure à la demande, pourquoi cette abondance statistique ne s’est-elle pas traduite par une détente visible des prix ?
Le vrai problème : disponibilité nationale ou accessibilité sociale ?
Il faut peut-être sortir d’un malentendu. Dire que le Maroc dispose de 8 ou 9 millions de têtes ne signifie pas automatiquement que chaque famille peut trouver, au bon endroit, au bon moment et au bon prix, un mouton conforme à son budget.
Une offre nationale peut être suffisante en volume, mais mal répartie géographiquement. Elle peut être disponible, mais captée par des circuits d’intermédiaires. Elle peut exister dans les campagnes, mais arriver chère en ville. Elle peut être déclarée abondante, mais devenir inaccessible lorsque les coûts d’alimentation, de transport et de spéculation s’ajoutent au prix final.
C’est ici que la communication officielle montre ses limites. Les citoyens n’achètent pas une statistique. Ils achètent un mouton. Et ce mouton, dans beaucoup de cas, s’est retrouvé hors de portée.
La question n’est donc pas seulement : combien de têtes étaient disponibles ?
La vraie question est : combien étaient réellement accessibles au Marocain moyen ?
Le Marocain moyen, grand perdant de la séquence
Le grand perdant de cet Aïd est le citoyen moyen. Celui qui ne veut pas renoncer à un rite important, mais qui ne peut plus l’assumer sans calculer chaque dirham. Celui qui travaille, paie son loyer, nourrit sa famille, aide parfois ses parents, prépare les vacances ou la rentrée scolaire, et se retrouve face à un mouton dont le prix équivaut parfois à une grande partie de son salaire.
Le pouvoir d’achat n’est pas un concept abstrait dans ce dossier. Il s’est vu dans les marchés, dans les discussions familiales, dans les hésitations devant les vendeurs, dans les appels téléphoniques à un frère ou un fils à l’étranger pour “compléter”, dans les familles qui ont attendu une baisse qui n’est jamais venue.
L’Aïd, normalement moment de foi, de partage et de solidarité, est devenu pour certains un test social. Une fête où l’on mesure brutalement ce qu’on peut encore se permettre.
Et cela pose une question politique directe : quelles mesures concrètes ont été prises pour protéger les ménages modestes et la classe moyenne face à la flambée des prix ?
Les MRE : le retour au bled, entre attachement et désillusion
Les Marocains résidant à l’étranger ont aussi été touchés. Certains sont rentrés spécialement pour vivre l’Aïd en famille, transmettre la tradition aux enfants et retrouver l’ambiance du pays. Mais pour une partie d’entre eux, la fête a été gâchée par une réalité économique plus dure que prévu.
Billets d’avion ou de bateau, transport interne, cadeaux à la famille, dépenses du séjour, puis achat du mouton à un prix élevé : l’addition a été lourde. Et contrairement aux clichés, tous les MRE ne roulent pas sur l’or. Beaucoup vivent eux aussi sous pression dans leurs pays d’accueil : loyers élevés, crédits, inflation, impôts, coût des études des enfants.
Dans les témoignages recueillis par MM News auprès de membres de la communauté marocaine à l’étranger, un même sentiment revient : la joie du retour a été freinée par la tension autour du mouton. Certains parlent d’une fête “moins légère”, d’autres disent avoir eu le sentiment de “payer deux fois plus parce qu’ils viennent de l’étranger”, d’autres encore regrettent d’avoir passé les derniers jours avant l’Aïd à chercher une bête plutôt qu’à profiter de la famille.
Ces ressentis ne sont pas anecdotiques. Ils montrent que la question du mouton touche aussi à l’image du pays auprès de sa diaspora. Quand un MRE revient pour célébrer une fête familiale et se retrouve confronté à une situation confuse, chère et stressante, c’est toute l’expérience du retour qui est affectée.
Réseaux sociaux : information citoyenne ou accélérateur d’hystérie ?
Cette année, les réseaux sociaux ont joué un rôle massif. Ils ont servi de thermomètre, de caisse de résonance et parfois de détonateur.
Ils ont permis de montrer des réalités de terrain : prix jugés excessifs, marchés peu accessibles, vendeurs inflexibles, citoyens mécontents. Ils ont donné une voix à ceux qui n’en ont pas toujours dans les circuits classiques. De ce point de vue, les réseaux sociaux ont joué un rôle utile.
Mais ils ont aussi alimenté une escalade émotionnelle. Vidéos sorties de leur contexte, prix extrêmes présentés comme norme nationale, appels au boycott, contre-appels, rumeurs de pénurie, images de souks vides ou saturés, accusations généralisées contre les éleveurs, les intermédiaires ou l’État : tout s’est mélangé.
La campagne de boycott, portée par une colère réelle contre les prix, a rencontré une réalité sociale plus complexe. Beaucoup de Marocains disaient vouloir boycotter. Mais à mesure que l’Aïd approchait, la pression familiale, religieuse et sociale a repris le dessus. Le résultat a été paradoxal : certains ont attendu une baisse espérée, puis se sont retrouvés dans les derniers jours face à des prix encore plus difficiles.
C’est le piège classique d’un marché émotionnel. Si trop d’acheteurs attendent, les vendeurs attendent aussi. Si les réseaux annoncent une chute imminente des prix, les citoyens temporisent. Si la baisse ne vient pas, la demande de dernière minute se concentre, et la tension augmente.
Les réseaux sociaux n’ont pas créé la crise du pouvoir d’achat. Mais ils ont parfois amplifié la confusion.
Boycott, colère sociale et réalité du rite
La campagne de boycott a eu le mérite de poser une question légitime : jusqu’où peut-on aller quand le prix d’un rite religieux devient insoutenable pour une partie du peuple ?
Mais elle a aussi montré les limites d’un appel numérique face à une réalité profondément sociale. L’Aïd Al-Adha n’est pas un simple acte d’achat. C’est une tradition, une mémoire familiale, une attente des enfants, une pression du voisinage parfois, une forme de dignité sociale pour certains ménages.
On peut donc comprendre la colère de ceux qui appellent au boycott. On peut aussi comprendre ceux qui, malgré les prix, ont acheté. Les deux attitudes disent la même chose : le malaise du pouvoir d’achat est devenu central.
Ce que cette séquence révèle, ce n’est pas seulement un conflit entre acheteurs et vendeurs. C’est une fracture entre le coût réel de la vie et la capacité des ménages à maintenir les rituels qui structurent leur vie familiale.
Les questions que le gouvernement ne peut pas éviter
À ce stade, plusieurs interrogations méritent des réponses publiques, précises et documentées.
Première question : où étaient exactement les 8 à 9 millions de têtes annoncées ?
Par région, par catégorie, par poids, par qualité et par niveau de prix, les citoyens ont besoin d’une cartographie plus claire.
Deuxième question : quelle part de cette offre était réellement destinée au sacrifice et accessible aux ménages ?
Tous les animaux comptés dans une offre globale ne correspondent pas forcément aux attentes rituelles, au budget ou aux standards recherchés par les familles.
Troisième question : quel rôle ont joué les intermédiaires ?
Entre l’éleveur et l’acheteur final, combien d’étapes ont contribué à gonfler le prix ? Et quels contrôles ont été menés contre les pratiques spéculatives ?
Quatrième question : les 35 marchés temporaires ont-ils suffi ?
Ont-ils été bien répartis ? Ont-ils permis une réelle concurrence ? Ont-ils touché les grandes zones urbaines où la tension était la plus forte ?
Cinquième question : pourquoi l’annonce d’une offre excédentaire n’a-t-elle pas empêché la hausse des prix ?
Si le marché était correctement approvisionné, il faut expliquer pourquoi les prix sont restés aussi élevés dans plusieurs points de vente.
Sixième question : quelles leçons seront tirées pour l’année prochaine ?
Le citoyen n’attend pas seulement des chiffres avant l’Aïd. Il attend un bilan après.
Demander des comptes, ce n’est pas attaquer l’État
Il faut le dire clairement : poser ces questions ne revient pas à nier les efforts des autorités, ni le travail des éleveurs, ni l’impact de la sécheresse, ni la hausse des coûts de production. Le secteur de l’élevage a subi des années difficiles, et les professionnels ont eux aussi supporté l’augmentation du fourrage, du transport et de l’alimentation animale.
Mais demander des comptes est légitime. Le gouvernement a communiqué sur l’abondance de l’offre. Les citoyens ont vécu la tension des prix. Entre les deux, il y a un écart qui doit être expliqué.
Un État qui annonce rassure. Un État qui explique après renforce la confiance.
après l’Aïd, l’heure du bilan
L’Aïd Al-Adha de cette année laisse un goût contrasté. La fête a eu lieu, les familles se sont retrouvées, le rite a été accompli pour beaucoup. Mais derrière les images de convivialité, une réalité sociale s’est imposée : pour une partie des Marocains, le mouton est devenu trop cher, trop stressant, trop lourd à porter.
Les chiffres officiels annonçaient une offre suffisante. Le terrain a raconté des prix élevés et une accessibilité difficile. Les réseaux sociaux ont révélé la colère, mais ont aussi alimenté une forme d’emballement. Les MRE, venus célébrer la fête au pays, ont parfois vu leur séjour assombri par cette tension. Et le Marocain moyen, lui, a encore une fois absorbé le choc.
Aujourd’hui, la question n’est plus seulement de savoir combien de moutons étaient disponibles. La question est de savoir si le marché a fonctionné au service du citoyen.
Le gouvernement doit un bilan clair : sur les prix, sur la répartition de l’offre, sur les intermédiaires, sur les marchés temporaires, sur la spéculation et sur les mesures à venir.
Car l’Aïd n’est pas une marchandise comme les autres. C’est un moment de foi, de famille et de dignité sociale. Et lorsque cette dignité devient trop chère, il ne suffit plus de dire que l’offre était suffisante. Il faut expliquer pourquoi tant de citoyens ont eu le sentiment du contraire.
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